A proximité de la réunion des chefs-d'œuvre de Picasso et consorts, le Grand Palais accueille une exposition inédite de l'artiste allemand Emil Nolde, acteur majeur de la peinture expressionniste du début du XXe siècle. Artiste controversé, car Allemand et nationaliste, Nolde s'est pourtant attaché, dans ses toiles violentes, à défendre les arts extra-européens et à révéler les tourments de l'âme humaine.

Épisode des avant-gardes mal connu en France, car, il faut bien le dire, rejeté comme tout ce qui était germanique jusqu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'expressionnisme allemand connaît depuis quelques années un regain d'intérêt auprès des historiens de l'art et du public français. Emil Nolde (1867-1956), membre du parti nazi et personnage assez rustre, n'avait pas vocation à éveiller la sympathie de chacun. C'est oublier que si Nolde adhère en 1934 au national-socialisme, il fait aussi partie en 1937 des artistes considérés comme « dégénérés » par le régime, et, interdit de peindre à partir de 1941, il opposera une résistance passive à la Gestapo en réalisant à l'aquarelle des « images non peintes », tour de passe-passe créatif et libérateur.

L'apocalypse naturelle

Une fois mises de côté ces considérations politiques, l'œuvre d'Emil Nolde apparaîtra au spectateur d'une extraordinaire audace pour un peintre qui resta toujours attaché à son Schleswig natal (à la frontière germano-danoise) et s'obstina à tenter de capter dans ses portraits et paysages la vérité de l'âme allemande. Ambigües, ses œuvres sont à la fois enracinées dans la tradition par leurs thèmes (notamment religieux), et portées par le vent des avant-gardes, notamment celle du groupe Die Brücke — auquel Nolde ne se joint que dix-huit mois, mais avec lequel il partage la quête ultime de l'expression tout en dépassant par la violence de ses coloris les toiles de Schmidt-Rottluff ou de Kirchner.

D'abord peintre de paysages et de fleurs qui suit, comme beaucoup à l'époque, la ligne impressionniste et subit l'influence de Van Gogh, Nolde peint dans une pâte épaisse — à laquelle on préférera souvent la gravure, plus fine — et est rapidement fasciné par l'ailleurs. C'est d'abord, dans les années 1900, Berlin la cosmopolite et la décadente : l'artiste ne représente pas la ville elle-même, mais, d'un pinceau tremblant, l'hystérie collective de ses habitants aux visages tels des masques. Puis Nolde découvre les arts dits « primitifs », et, à la suite de Gauguin, s'en inspire pour réaliser des œuvres d'une grande liberté de formes, comme cette gravure d'un Homme et sa compagne, de 1912, mais aussi un Ballet, une Danse macabre, une Ronde endiablée... toute une sarabande de figures qui expriment une « joie de vivre » aux accents apocalyptiques. Dans la même veine, son grand œuvre, La Vie du Christ (1911), fait écho, par ses couleurs exaltées, ses formes anguleuses et sa paradoxale sensualité, au Retable d'Issenheim de Matthias Grünewald, modèle illustre des artistes allemands de l'époque.

L'expression nue

En 1913, Emil Nolde quitte l'Europe au seuil de la guerre, et embarque pour un voyage d'une année vers le Pacifique. Là, il reçoit comme Gauguin ou Segalen avant lui le choc de l'exotisme, mais contrairement au peintre français, Nolde montre dans ses toiles une nature non pas idyllique, mais menaçante — que contredisent des portraits somptueux d'indigènes à l'aquarelle. Aussi loin qu'il aille, l'artiste apporte avec lui son univers, ses obsessions, ce dont Gauguin avait déjà fait l'amer constat une quinzaine d'années auparavant.

De retour dans sa terre natale coincée entre mer du Nord et mer Baltique, l'artiste représente inlassablement ses paysages plats et grandioses, entre ciel et eau, et ses petites gens au visages rudes. Interdit de peindre pendant la guerre, Nolde trouve un subterfuge en réalisant des « images non peintes » : jetant librement de l'aquarelle sur une feuille de papier, il détoure dans les formes ainsi créées des profils de personnages, étranges apparitions qu'il devine également dans la nature qui l'entoure. De même peint-il la mer, à l'instar du compositeur et peintre Arnold Schönberg, comme un magma bleu-gris qui permet, aux limites de l'abstraction, une expressivité maximale. Comme la musique, ses toiles sont l'expression nue.

Emil Nolde 1867-1956 , Grand Palais, Paris, jusqu'au 19 janvier 2009, puis au musée Fabre de Montpellier, du 7 février au 24 mai 2009.


Légende des illustrations :
1 - La Pentecôte, 1909, 87 X 107, Berlin, Galerie nationale (détail)
2 - Masque III, 1920, Stiftung Seebüll Ada und Emil Nolde Stiftung Seebüll Ada und Emil Nolde © Nolde Stiftung-Seebüll
3 - Autoportrait, 1917, Stiftung Seebüll Ada und Emil Nolde Neukirchen, Allemagne © Nolde Stiftung-Seebüll
4 - La vie du Christ, 1911-1912. Polyptique, huile sur toiles - 220 x 579 cm Neukirchen, Stiftung Seebüll Ada und Emil Nolde © Nolde Stiftung-Seebüll

Magali Lesauvage



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