Qui n’a pas lu dans sa prime jeunesse La Gloire de mon père ? Peu d’entre nous sans doute... Et qui en fait encore aujourd’hui son auteur de chevet ? Vraisemblablement, presque plus personne. Loin des clichés, jouée sans accent, la pièce Fanny, mise en scène par Irène Bonnaud au Théâtre du Vieux Colombier, est une occasion de redécouvrir un Pagnol qu’on aurait tort de laisser à l'abandon dans la poussière d’un grenier.

En redonnant à Fanny une coloration tragique, Irène Bonnaud a sorti Pagnol du placard provençalo-pittoresque dans lequel il était peu ou prou relégué. Pourtant, Pagnol cinéaste avait séduit les auteurs de la nouvelle vague : tournés en extérieurs avec la complicité d’acteurs bruts de décoffrage tels Raimu ou inclassables comme Fernandel, les films de Pagnol portent, comme ceux de Renoir, une matérialité rare dans le cinéma de son époque et, derrière une jovialité qui a conduit à bien des malentendus, ils ne sont pas exempt de noirceur. Déjà les Belges de la Compagnie Marius, à l’opposé de la « Provence éternelle » de la troupe de Jean Franval, habitués à la Trilogie (Marius/Fanny/César) et à La Femme du boulanger, avaient présenté sous forme de théâtre de rue naturaliste une trilogie marseillaise burlesque où l’accent était mis sur les aspects les plus tordus des personnages et des situations imaginés par Pagnol.

Le Vieux Port et ses vieux pères

Car sous des dehors débonnaires, l’univers du Vieux Port est impitoyable. La pauvre Fanny, comme ses congénères (la femme du boulanger, la fille du puisatier ou Angèle), subit de front l’oppression d’une société patriarcale où tous, à commencer par sa propre mère, lui signifient que son devoir est de sacrifier sa liberté et son bonheur pour sauver les apparences. Enceinte des œuvres de Marius, parti voyager au long cours, elle se résout à épouser Panisse qui a presque trois fois son âge, pour donner un nom à son enfant. Tant pis pour Fanny et tant pis pour Marius, le jeune freluquet qui a lui aussi transgressé la loi des pères. Le drame fait au moins un heureux : Panisse, qui se désolait que son premier mariage ne lui ait pas donné de descendance. Car pour lui comme pour César (patriarche s’il en est, qui aime son fils Marius à la folie mais ne supporte pas qu’il ait suivi une autre voie que celle qu’il lui destinait) la filiation est une donnée fondamentale : enfin Panisse peut placer sur sa devanture l’inscription « Panisse et fils ».

Trois amours

Et pourtant, Pagnol ne dépeint pas des monstres : les liens paternels sont ressentis par les personnages dans leur chair : il faut voir César (Gilles David) rendu mauvais par la douleur de savoir son fils au loin, il faut voir Panisse (Andrzej Seweryn) confondu d’amour pour le nouveau né à tel point qu’il considère qu’un tel sentiment ne peut venir que des liens du sang et s’imagine que l’enfant est véritablement son fils ! Irène Bonnaud a placé trois passions amoureuses au cœur de son dispositif : celle de Fanny pour Marius, celle de César pour le même Marius et celle de Panisse pour l’enfant qu’il nomme son fils. Une simplicité de la mise en scène qui laisse aux acteurs une grande liberté de champ : Marie-Sophie Ferdane exprime le désarroi et les élans de Fanny de manière à arracher des larmes à la plus dure des pierres.

Irène Bonnaud n'a pas fait prendre de cours de diction à ses comédiens afin qu'il jouent avec l’accent de Marseille, et seul le personnage du « Parisien » qui, en se vantant de manger tous les jours bouillabaisse et aïoli, se targue se parler comme un autochtone. Une façon de chasser les clichés qui refont toujours surface dés que l'on évoque les œuvres de l'écrivain provençal ? Mais dans ce Vieux Port qui s'anime sur scène, même sans la couleur locale et le pittoresque qui va avec, on retrouve incontestablement Pagnol.


Fanny de Marcel Pagnol, mise en scène d’Irène Bonnaud, avec Marie-Sophie Ferdane, Catherine Ferrand, Andrzej Seweryn, Sylvia Bergé, Jean-Baptiste Malartre, Pierre Vial, Stéphane Varuprenne, Gilles David.

Jusqu’au 31 octobre au Théâtre du Vieux Colombier.

Illustrations :
1 - Fanny de Marcel PAGNOL , mise en scène d'Irène BONNAUD. Photo : Pacome POIRIER/CIT'en scene
2 - Photo Pacome POIRIER/CIT'en scene
3 - Photo Brigitte Enguérand

Julie de Faramond



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