Depuis plusieurs mois, Oliver Stone s’active pour terminer son biopic sur George Bush, qui sortira juste avant l’élection présidentielle américaine. Bien qu’il s’en défende, le réalisateur de JFK cherche-t-il à jouer les trublions ?

A première vue, on a du mal à croire que la date de sortie américaine de W. (le 17 octobre, soit 15 jours avant l’élection présidentielle) est le fruit du hasard. Tout semble fait pour offrir la meilleure exposition possible au film d’Oliver Stone. En réalité, il s’agit d’une sortie limitée (limited release) à une poignée de grandes villes. Le film atteindra plus tard le reste des salles américaines, une fois l’élection passée et l’identité du successeur de Bush connue.

Les Américains friands de biopic

A priori, le film ne cherche donc pas à exercer une influence sur l’électorat américain. Cette impression fut confirmée très tôt par les déclarations d’Oliver Stone qui présenta dès le départ W non pas comme un « film polémique » mais comme une simple « étude de caractère » autour d’un « personnage intéressant ». Nous sommes loin de la démarche d’un Michael Moore, qui affirmait haut et fort en 2004 que son Fahrenheit 9/11 constituait une arme contre la réélection de Bush. Le documentaire de Moore voulait convaincre les spectateurs et les dissuader de voter pour le camp républicain (et ça n’avait pas marché, malgré le carton réalisé au box-office). Oliver Stone affirme lui vouloir divertir le public, tout en l’amenant à réfléchir après-coup à huit années d’un mandat qui ont changé la face de l’Amérique et du monde.

Cet été, les attentes du public semblaient d’ailleurs conformes aux déclarations d’Oliver Stone. Des Américains rencontrés en juillet dans différents Etats confiaient que le film leur faisait envie car il permettrait de passer un bon moment devant des acteurs imitant des personnalités existantes. Ce principe d’imitation serait à coup sûr amusant, de même que la découverte des jeunes années alcoolisées de George Bush. C’est bien la perspective d’un biopic à l’hollywoodienne qui les excitait, davantage que la promesse d’un propos politique. Séduits par la première bande-annonce qui dévoilait les looks des Dick Cheney (interprété par Richard Dreyfuss), Colin Powell (Jeffrey Wright), Condoleezza Rice (Thandie Newton), Donald Rumsfeld (Scott Glenn), George H.W. Bush (James Cromwell), Barbara Bush (Ellen Burstyn) et George W. Bush (Josh Brolin), ces Américains n’attendaient pas de révélations fracassantes de la part d’Oliver Stone. De toute façon, prévenaient-ils, 70% du peuple a désormais une mauvaise opinion de Bush et la majorité des Américains est au courant des diverses manipulations qui ont rythmé son mandat. Dès lors, W semblait ne devoir jouer aucun rôle dans l’élection de novembre, d’autant que Bush n’est pas candidat.

Une campagne imprévisible

Mais au fil des semaines, la campagne électorale est devenue médiatiquement imprévisible, la lutte entre John McCain et Barack Obama s’annonçant chaque jour plus serrée et indécise. Les enjeux et les thèmes de l’élection n’ont pas cessé d’évoluer, sous les yeux d’électeurs parfois perdus. Et le film d’Oliver Stone pourrait apparaître comme une sorte de fantôme qui surplombe la campagne. Le projet n’ayant été annoncé qu’au début de l’année et le tournage ayant été très rapide, le film s’est fabriqué simultanément à la campagne. W constitue une forme de présence parallèle, comme si l’idée qu’on se faisait du film (plus que le film lui-même) évoluait en même temps que la campagne présidentielle.

Prenons quelques exemples de cette évolution. La volonté initiale du camp démocrate a été de centrer l’élection autour du bilan de Bush, en liant la candidature de John McCain aux politiques menées ces huit dernières années ; un film qui offre un panorama du mandat Bush (avec notamment une insistance sur le rôle néfaste des conseillers de la Maison-Blanche) pouvait donc présenter un intérêt. Mais John McCain a d’abord réussi à se démarquer de ce cher W, en évitant de le mentionner et de s’afficher avec lui. De même, à la fin du Printemps, la campagne s’est concentrée sur la personne de Barack Obama : accusé par le camp républicain d’être inexpérimenté et uniquement intéressé par la célébrité, le candidat démocrate s’est retrouvé dos au mur. Au cœur de l’été, la presse américaine présentait l’élection comme un « référendum autour de la personnalité d’Obama » et on ne parlait plus de Bush ni de son bilan.

Puis est venu le temps des Conventions (fin août pour les Démocrates, début septembre pour les Républicains) durant lesquelles Barack Obama a tenté une nouvelle fois de lier McCain à Bush. Cela n’a pas pesé face à la folie médiatique qui s’est déclenchée autour de Sarah Palin, bombardée co-listière du candidat républicain. Quant à Bush, il était sorti de toutes les têtes : le film d’Oliver Stone semblait, à six semaines de sa sortie limitée, ne plus entretenir le moindre rapport avec l’atmosphère et les centres d’intérêt de la campagne.

Le retour du refoulé

Enfin, la crise financière a fait son irruption à la mi-Septembre. Bush est revenu sur le devant de la scène, multipliant les interventions télévisées. L’Amérique s’est soudain souvenue que cet homme occupait encore le pouvoir pour quatre mois. La part de responsabilité du gouvernement n’a pas été passée sous silence et, face à un Bush ramant pour trouver des solutions, la campagne s’est recentrée autour de la notion de leadership : lequel des candidats sera le leader le plus avisé pour, à l’avenir, affronter de telles situations ? Comme par magie, le film d’Oliver Stone s’inscrit à nouveau pleinement dans les thématiques de campagne : dépeignant le portrait satirique d’une administration dont les méthodes et les priorités ont conduit à des crises de grande ampleur (économique et plus seulement militaire et diplomatique), il peut constituer une dernière piqûre de rappel, même subliminale. Car si les électeurs seront peu nombreux à voir le film avant l’élection, une affiche, une bande-annonce vue sur le web ou un article survolé peuvent suffire à semer le doute dans la dernière ligne droite : un état-major de vieillards à cheveux blancs est-il vraiment la meilleure solution pour l’avenir des Etats-Unis ?

Contre toute attente, au sein d’une élection présentée comme la plus incontrôlable de l’Histoire, le film d’Oliver Stone peut donc jouer un rôle, celui d’un objet imperturbablement fixé sur son seul sujet depuis 9 mois et capable d’agir comme un détonateur psychologique. S’il reste maintenant à juger W sur pièces, on sait que son éventuel rôle politique ne dépendra pas de sa qualité intrinsèque mais de son subliminal pouvoir de suggestion.

Damien Leblanc




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