Cet automne, Paris rend hommage aux grands maîtres. Quelques jours avant l'ouverture de « Picasso et les maîtres » au Grand Palais, et de « Van Dyck » au musée Jacquemart-André, le Louvre consacre sa grande expo de rentrée à un grand peintre de la Renaissance, Andrea Mantegna, artiste mal connu du grand public, et dont les œuvres sont dispersées dans le monde entier. Une expérience unique.

Aborder l'œuvre d'un grand artiste n'est pas chose aisée, fût-il de la Renaissance, et en prime italien. D'autant plus que dès la fin de sa vie, c'est-à-dire autour de 1500, Andrea Mantegna commença à être jugé ringard par les grands d'Italie ou d'Europe, commanditaires qui faisaient et défaisaient les modes, en particulier la jeune Isabelle d'Este, qui lui préféra rapidement les « modernes » Léonard de Vinci ou Le Corrège.

La tâche de Dominique Thiébaut, chef du département des Peintures du Louvre, et de Giovanni Agosti, professeur d'histoire de l'art à Milan, n'est donc pas aisée. Leur but est ici de rendre accessible l'œuvre en apparence assez sèche du maître et de faire comprendre son importance dans le grand flux de l'histoire de l'art. Près de 200 œuvres illustrent ainsi le rôle de pivot de Mantegna, dont la longue carrière, de la fin des années 1440 à sa mort en 1506, se cale entre le synthétisme raide d'une peinture post-médiévale, et les douces joliesses des Bellini, Corrège et Vinci, dont on retrouve également des œuvres dans l'exposition pour étayer la démonstration. Celle-ci est souvent probante, et la leçon, quoique complexe, est passionnante, soutenue par une impressionnante liste de prêts, en provenance d'Italie, bien sûr, mais aussi de São Paulo, Washington, New York, Londres, Berlin, Vienne ou Madrid.

La passion du détail

Pour apprécier l'œuvre de Mantegna, il faut s'approcher, dépasser le trop-plein de sens, les multiples énigmes iconographiques destinées aux seuls exégètes baignant dans la culture humaniste de l'époque, comme dans ces toiles sur le thème des Vices et des Vertus, destinées au studiolo d'Isabelle d'Este à Mantoue (reconstitué dans l'exposition), où apparaissent des femmes-troncs et des angelots à tête de chouette.

Si les grands ensembles ne sont pas visibles (notamment les Triomphes de César, conservés au palais de Hampton Court, en Angleterre, depuis près de cinq siècles, ou les fresques de La Chambre des Époux à Mantoue, dont on n'a ici que de succinctes évocations), on peut découvrir d'abord ces détails étranges, peints avec une dextérité de miniaturiste : les rochers sinisants des paysages aux couleurs acidulées de l'apocalyptique Jardin des Oliviers ; les délires anatomiques d'un Combat de dieux marins proche de la BD de science-fiction ; la peau comme un cuir craquelé des portraits, notamment ceux, étonnamment vivants, des soudards romains, coupés à mi-corps dans le monumental et statufié Saint Sébastien du Louvre ; ou encore la bucolique et surréaliste tonnelle gorgée de fruits sous laquelle est rassemblée une « sainte conversation » dans la Madone de la Victoire.

De la passion du détail découle la vérité du sentiment. L'art de Mantegna, au premier abord sec, s'est humanisé au contact de son beau-frère Giovanni Bellini, comme en témoignent des Vierges à l'Enfant d'une grande tendresse, ou la complexité du regard du Christ dans le Ecce Homo du musée Jacquemart-André, tenaillé entre désespoir et fatalité. Loin des effusions démonstratives de la peinture baroque, les œuvres d'Andrea Mantegna gardent la sobriété du sentiment vrai. Et la contemplation de quelques quatre-vingts de ses œuvres rassemblées au Louvre restera pour le spectateur une expérience unique.


Mantegna (1431-1506), Musée du Louvre, Paris
Du 26 septembre 2008 au 5 janvier 2009


Légende des illustrations :
1. La Prière au Jardin des Oliviers , 1457-1459 © Tours, musée des Beaux-Arts
2. La Madone de la Victoire , 1495-1496. Paris, musée du Louvre © RMN/Jean-Gilles Berizzi
3. La Crucifixion , 1457-1459. Paris, musée du Louvre © RMN/Thierry Le Mage
Magali Lesauvage



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