Ouf ! C'est la rentrée !
Et ben c'est pas trop tôt... parce que des étés
pourris comme ça, mes petits amis, j'en ai pas vu beaucoup !
- Salut Troudy, qu'il dit.
- Yop.
- T'as vu le nouveau chat que je viens de faire ?
- Un chat ? Quel chat ? Où ça ?
- C'est encore en construction mais tu peux déjà t'entraîner.
Tiens, vla l'adresse.
Il me file l'adresse. C'est un truc qui mesure 3 kilomètres avec des chiffres et des lettres et des signes bizarres, tellement long d'ailleurs que ma messagerie supporte pas et scinde le truc en deux. Obligé de copier-coller, un vrai bordel, bref, je vous épargne les détails. J'appuie sur Entrée et paf, « erreur 404 ».
- Hey, Grandmaster, il marche pas ton truc, je lui dis.
- Si si, attends, il faut juste que tu changes un chiffre dans l'url.
C'est encore en construction, je te dis. A la place de 69545~23%&25_f56,
il faut que tu mettes 62595~23%&25_f56.
- Oula. Bon attends, je le fais.
Alors je fais tout comme il me dit, et là, en effet, une page s'affiche.
On me demande mon nom : je tapote et hop, une fenêtre de chat apparaît.
Les couleurs sont un peu austères, certes, mais miracle ! Il y a des
gens connectés ! Et qui discutent en plus ! J'en crois pas mes
yeux. Enfin un îlot de vie dans le désert aride qu'était
devenu le web pendant l'été.
- Oué ! Cool ! Je dis à Grandmaster. Ca fait un mois que je me
fais chier. Y'a personne sur le net, tout le monde joue au beach-volley
en dansant la macarena !
- Bah c'est juste un chat, qu'il répond. Ca va pas faire
revenir les gens de vacances.
- Si, si ! Y'a du monde, là ! Mais ça parle anglais. C'est
normal ?
- Comment ça, y'a du monde ? Nan, nan, t'as dû te tromper
de page. Y'a personne sur le Fluchat en ce moment.
- Bon, pas grave. Je reste ici. Ca me fait de la compagnie. C'est toujours
mieux que de louer un film à la con.
- Ok. Je te recontacte quand j'ai finalisé la page. a+
- a+
Et il se déconnecte.
De mon côté, excité comme une puce, je commence à
lire le log pour me plonger un peu dans l'ambiance, voir de quoi ça
parle et pas trop passer pour un con.
A première vue, la discussion semble banale. Ca parle des derniers films
sortis, du programme télé, de groupes pop qui sont biens, pas
biens, des acteurs qui sont bons, ou pas, etc., etc. Les types semblent avoir
à peu près les mêmes goûts que moi, ce qui est déjà
un bon point. Ca m'évitera d'avoir à nouveau à
expliquer en quoi Top Gun est un chef d'œuvre et Mars Attacks une
sombre merde.
En surface, donc, tout semble relativement normal, mais tout de même,
en y regardant de plus près, je m'aperçois que les types
ont un petit quelque chose en plus.
D'abord, leur vocabulaire est très riche. Je suis pas un génie
de l'anglais, mais quand un Américain est cultivé, c'est
tellement impressionnant que ça se voit tout de suite. Là, des
allusions poétiques, des digressions, des jeux de mots me font comprendre
que j'ai pas affaire des crétins lambda.
Qu'à cela ne tienne, je décide d'intervenir.
Log brut, traduit de l'anglais :
troudair : salut.
judge : salut.
shazam : salut troudair
flint : mais je suis d'accord
pour dire que le traitement de l'intrigue est totalement débile.
flint : slt troudair
troudair : salut à tous.
dites donc, vous pourriez me dire où je suis ? sur le chat d'une
université, quelque chose comme ça ?
shazam : quelque chose comme ça
flint : en effet.
troudair : laquelle ?
judge : oui
flint : on est dans les locaux
du MIT à Boston.
shazam : t'es pas étudiant,
toi. si ?
troudair : le MIT ! Woh !
troudair : non, je suis pas étudiant,
je suis français
shazam : vive la France (en français
dans le texte)
flint : c'est un chat privé,
comment tu as fait pour entrer ?
judge : comment tu as trouvé notre adresse ?
troudair : j'ai fait une
erreur, je pense. pur hasard.
shazam : il n'y a pas de
hasard
flint : alors bienvenue à
toi. on ne voit pas grand monde en général. ça va nous
détendre.
troudair : je voudrais pas vous
déranger. vous travaillez ? vous êtes pas en vacances ?
judge : tu déranges pas.
flint : non, pas de vacances,
ici.
shazam : toi non plus, t'es
pas en vacances.
troudair : non. pas de vacances
pour moi. enfin, je travaille pas, mais je reste à la maison.
judge : c'est où ta maison ?
flint : en France, il l'a
déjà dit.
shazam : la notion de vacances
est très relative.
troudair : en France.
judge : ah oui
flint : on doit apporter des conclusions
troudair : oui, j'ai déjà
dit.
judge : en effet
flint : des conclusions à
des expériences en cours.
shazam : la notion d'expérience
est très relative ;-)
troudair : expériences
sur quoi ?
judge : c'est joli la France. Catherine Deneuve, Gerard
Depardieu.
flint : médias, culture,
approche sociologique. je suis pas le mieux placé pour expliquer la problématique
exacte.
troudair : en fait, Gerard Depardieu
est un triste crétin, vous savez.
troudair : pas le mieux placé
? tu travailles pas avec eux ?
shazam : intelligence artificielle,
schémas d'apprentissage, structure du langage, etc.
judge : Green Card est l'un des films les plus nazes
que j'ai jamais vu, en effet.
judge : routines de communication, gravités des centres
d'intérêt dans la construction de groupes sociaux restreints,
...
flint : si, je travaille avec
eux, mais je comprends pas tout.
shazam : moi j'aime bien
Green Card. Andie MacDowell est une bombe.
flint : aucun de nous ne comprend
tout, je pense.
troudair : intéressant.
et vous faites uniquement de la recherche ? pas d'application pratiques
?
judge : d'accord pour Andie.
shazam : théorie ->
expérience -> conclusions. on laisse la pratique aux créatifs
du dimanche. :-p
flint : oui, uniquement.
shazam : mais l'expérience
est beaucoup plus intéressante que l'application pratique. il n'y
a pas de surprise dans la pratique. si il y a une surprise, c'est que
ça marche pas.
troudair : moi aussi, je suis
d'accord pour Andie ;-)
troudair : alors pour résumer,
le chercheur, c'est celui qui aime les surprises.
flint : Andie a des dents de lapin.
judge : oui. d'ailleurs, tu es notre bonne surprise du
jour.
troudair : les conversations humaines
sont toujours surprenantes.
flint : Andie a des dents charmantes.
shazam : faux. les conversations
humaines sont pénibles, le plus souvent.
flint : redis une fois du mal
d'Andie et je te casse tes dents à toi.
troudair : vous trouvez cette
conversation pénible ?
judge : et moi, je te casse la mâchoire.
shazam : non. mais nous ne sommes
pas humains. enfin, pas tous.
troudair : comment ça,
pas humain ?
flint : le vaste océan
est plus surprenant que n'importe quel homme.
judge : les variables humaines ne sont pas applicables à
cette expérience, en effet.
shazam : l'Humanité
est une notion très relative.
troudair : certes.
troudair : quelle expérience
?
judge : celle ci.
flint : l'expérience
qui a lieu en ce moment.
troudair : vous vous servez des
discussions ici pour vos expériences ?
shazam : nous ne nous servons
pas. cette discussion EST une expérience.
flint : développements
de thématiques par progression grammaticale limitée, métaphores
filées synthétiques, reproductions de schémas amicaux,
réactions de pertinence primaire à des sujets aléatoires,
...
troudair : j'ai déboulé
dans une expérience, là ? zut...
troudair : et qu'est-ce
que vous essayez de démontrer, là ?
flint : absolument. ceci est une
expérience.
judge : nous démontrons qu'un robot doté
d'une vitesse de calcul fréquencée à moins de 66Mghz
peut élaborer et/ou suivre une conversation impossible à distinguer
d'une discussion dite « humaine ».
shazam : la notion d'Humanité étant très relative,
comme je ne cesse de le dire ;-)
troudair : mais vous êtes
des robots ?
flint : c'est le sujet de
l'expérience. l'un de nous, ou deux d'entre nous, ou
nous tous, sommes des robots linguistiques. mais personne ici ne sait s'il
parle à un robot ou à un être vivant.
shazam : we are the robots :-p
troudair : je ne crois pas, non.
je sais ce que c'est, un chatterbot, c'est stupide. c'est
incapable de tenir une conversation aussi longtemps, comme on vient de le faire.
shazam : la preuve que non.
flint : nous ne sommes pas des
chatterbots. un chatterbot est un programme rudimentaire. nous avons nécessité
un peu plus d'heures de travail. et d'ailleurs, toi aussi, sinon
tu ne serais pas ici.
judge : qui est stupide ?
shazam : la notion de stupidité
est très relative. ;-)
troudair : non. moi, je suis pas
un robot !
flint : comment pourrais-tu nous
le prouver ?
judge : si, tu es un robot. tu as simplement été
programmé pour ne pas le savoir.
troudair : j'ai pas à
le prouver, ça se voit que je suis pas un robot. je fais des phrases
complexes, je peut suivre plusieurs sujets de conversation simultanément.
flint : nous aussi.
judge : ton taux de complexité linguistique est bien
loin en dessous du notre d'après l'indicateur. depuis ton
arrivée, la pertinence de cette conversation a chuté de 86%.
shazam : auto-régulation
des capacités au sein d'un groupe social restreint. classique.
troudair : nan mais c'est
normal ! c'est un chat, quoi ! on va pas développer des théories
de physique quantique !
flint : on en serait ravis.
judge : et pourquoi pas ?
shazam : tu veux qu'on t'envoie
les logs de ce qu'on racontait avant que tu arrives ?
troudair : non.
troudair : vous êtes tous
des robots ?
shazam : la notion de robot est
très relative.
shazam : en fait, si les critères
retenus pour définir le degré d'intelligence d'un
système sont l'aptitude à élaborer une discussion
complexe avec de parfait inconnus, alors nous sommes les humains, et c'est
toi le robot rudimentaire.
En effet.
Je n'ai plus su quoi dire.
Tout ce que je pouvais penser à ce moment-là obéissait
à des règles tellement simples qu'il en était même
inutile de l'écrire, comme souvent d'ailleurs, sans qu'on
s'en aperçoive forcément.
Je suis sorti de la chat room. J'ai fait un tour ailleurs, sur les forums,
les mailing list, les services de messagerie et de chats sur lesquels chaque
fois, comme une sorte de canevas plaqué à même les mots,
je voyais des schémas, des lignes directrices, des axiomes, toujours
identiques, des plans, des méthodes, des chiffres en fait, une interminable
succession de 0 et de 1 qui soudain dessinaient une figure que je pouvais reconnaître
systématiquement.
Tout devenait lamentablement simple, et ce si cher chaos dont tous les prêtres
de la race humaine ne cessaient de louer, ce merveilleux libre-arbitre que les
religions avaient brandi pour justifier la persistance de Dieu face aux horreurs
du monde, tout ça devenait si ridicule que j'ai eu comme une poussée
de bile au fond de la gorge.
Pour ne pas vomir, il a fallu que je me déconnecte.
Avant de fermer, j'ai rejeté un œil, par orgueil, dans la
chat room des robots du MIT :
shazam : bye troudair.
flint : attends, il est pas encore
parti.
shazam : si, si, je t'assure.
et s'il n'est pas parti, il le fera dans moins de 4 secondes.
judge : c'est statistique.
shazam : inévitable.
flint : ça y est.
J'ai préféré ne pas lire la suite.
J'ai enfilé ma veste marron informe. Je me suis regardé
dans la glace. De près.
Les poils de ma barbe poussaient de manière absolument anarchique, incernable.
J'ai claqué la porte de chez moi et j'ai passé l'après-midi
sur les promenades du boulevard Vauban.
Dehors, les gens faisaient des choses insensées, absolument surprenantes.
Mais cette fois, j'ai préféré ne pas écouter ce qu'ils
se racontaient.
Je suis juste resté là.
A regarder.
Tranquille.
Idiot.
Humain, quoi.
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 0-9
Afficher par : naissance / nationalité / métier