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Année 1994

L'ivresse de la rentrée chez l'écrivain moyen

10 trucs pour survivre à la rentrée littéraire

Pour nous autres lecteurs, la rentrée littéraire est surtout l'occasion de se faire des petites provisions de lecture qui rendront l'automne moins cafardeux. Pour les écrivains, elle correspond à un moment bien plus sacré...


La rentrée littéraire est un moment littéraire (!), commercial, un instant économique, marketing, médiatique, etc... Mais aussi et souvent un moment d'émotion pour les éditeurs, les lecteurs et surtout les écrivains. On l'oublie souvent mais dans la grand' valse des titres orchestrée par les grandes et petites maisons d'édition, de jeunes et moins jeunes plumitifs, pluminables et plumes d'or aiment, espèrent, souffrent et rêvent encore de décrocher le Graal littéraire (la reconnaissance critique), le Jackpot Société Générale (le prix, la vente, les pépettes) ou le Gros Lot (l'amour).
L'écriture donne le livre qui donne l'écrivain qui donne un objet encore plus étrange : la vie de l'écrivain, son intimité. Certains en font commerce, d'autres la vivent mais toutes ces existences sont modifiées de manière significative par l'ivresse de la rentrée. Voilà pourquoi en 10 points, les écrivains aiment les rentrées littéraires encore plus que les rentrées littéraires n'aiment les écrivains :

1. C'est le seul moment où on échappe à la sempiternelle question : "il sort quand ton prochain livre ?". C'est évidemment l'attrait principal d'une rentrée. L'écrivain sort de l'ombre et de l'oubli. Il signale son existence, met fin à une période d'apnée littéraire qui, en littérature comme en musique, s'apparente à une mort pour le monde.

2. Quelques jours avant la sortie, l'écrivain se dit que cette fois-ci, l'heure du succès a sonné, qu'il va devenir riche, aimé par des légions d'inconnus (des femmes, des mannequins, des jeunes, des mûres, des hommes, des profs de lettres, des étudiantes nymphomanes, des littéraires,...) et que tous ses problèmes s'évanouiront. Ce livre est son meilleur : bon style, intrigue serrée, pas de longueurs, des personnages hauts en couleur, des instants d'émotion, des résonances avec l'actualité, un ton contemporain, des enjeux plus gros que lui, pas de Houellebecq ou de Beigbeder en vue cette année. Le champ libre est pour la gloire. Shakespeare, chaud devant !

3. L'écrivain est soulagé de se débarrasser enfin d'un texte qui lui a causé tant de peine, de nuits blanches et de soucis. Après quelques mois ou années passées ensemble, nos propres histoires nous fatiguent, nous dégoûtent. Le livre est bouclé, encapsulé pour l'éternité/l'oubli éternel : bon débarras ! La rentrée littéraire, c'est une aventure douloureuse qui s'achève, un fantôme qu'on enterre (voir Régis Jauffret de cette année), un boulet qu'on détache de sa cheville gauche, etc.

4. L'écrivain est content d'être assis dans des salons du livre qui ressemblent à des foires expo à côté de types qu'il admire ou qu'il déteste. "Chouette, je suis plus grand que Martin Amis ! Plus beau que William Vollmann." C'est pas difficile. Le Salon du livre c'est l'égalité littéraire : à quelques exceptions près, il n'y a pas de différence de statut entre un auteur star et une plume de second ordre. Les organisateurs de salons bossent avec les maisons d'édition et pas avec les auteurs : ils veulent un gros Gallimard, un gros Seuil, deux gros Fayard et des écrivains pour la garniture. Un bon salon, c'est comme un bon festival rock : des têtes d'affiche et de la salade verte dont tout le monde se fout. Il n'y a pas de place pour la découverte.

5. Les Salons du livre, c'est de bons hôtels, de la bouffe qui se tient, un Tour de France à l'oeil et une succession d'étapes VIP qui agissent comme une drogue : on déteste ça quand on y est, c'est long, pénible mais ça manque quand on y est pas allé depuis longtemps. Souvent, la picole est gratuite et les petits fours au poil. Il faut parfois (si on y tient) se fader le discours d'ouverture du maire mais dans l'ensemble (le politique accuse un complexe vis-à-vis du littéraire et culpabilise rien qu'à lire son discours), c'est bien moins terrible qu'un départ en retraite au boulot.

6. Rien ne remplace la joie de voir (pendant quelques semaines seulement) 2 exemplaires de son livre dans une librairie... de Ploermel ou une maison de la presse des Hautes-Pyrénées. On rentre et on jette un oeil : le livre n'y est pas. "Ma carrière littéraire est de nouveau sabordée par ces connards de la distribution. Pourquoi il n'y a que deux exemplaires de mon livre en rayons, alors qu'il y a une table entière d'Amélie Nothomb. Pourquoi Angot a droit au relais H et pas Denis Johnson ?" La jouissance de l'écrivain devant son propre travail en exposition n'a pas d'équivalent connu. L'écrivain n'a pas de visage. Il peut fureter et jouir de sa propre célébrité anonyme, dans la mesure où le point 7 lui permet.

7. La rentrée rend humble et mégalo à la fois. Elle ramène à la petitesse de l'écrivain. Ils étaient 343, ils sont rentrés bredouilles. Une table de rentrée, c'est l'apprentissage de la modestie : on ne se trouve pas, on ne se trouve plus. Être publié, c'est aujourd'hui comme faire du jogging. N'importe qui y a droit ou presque. Il fut un temps où on avait vraiment la classe d'aller courir 20 minutes dans le bois de Vincennes avec des Nastase. Aujourd'hui, on se sent tout petit et perdu dans l'immensité. L'écrivain a cette sensation : faire partie des happy few qui écrivent mais qui sont condamnés à devenir des sad plenty.

8. On partage l'affiche avec des ploucs et ça fait plaisir. Dans la jungle littéraire, certains ont moins d'atouts que d'autres. Comme l'espace littéraire est partiellement un espace darwinien inversé (les plus mauvais/roublards s'enrichissent ? pas tout le temps) et une jungle libérale (chacun pour sa pomme), on peut prendre plaisir à regarder les gens du dessous : les écrivains régionaux, les écrivains auto-publiés, les auteurs de poésie obscure, les mecs des fanzines et des revues moches. Écrire suscite la bonté. Publier la méchanceté. La rentrée littéraire, c'est le moment où l'écrivain se situe dans l'échelle olympique. Comme des J.O, mais avec des règles que personne ne connaît.

9. La rentrée, c'est le moment des papiers, des interviews et des passages télé. Celui qui sort un livre en janvier ou en mars a 12 fois plus de chance de bénéficier d'une couverture médiatique en valeur absolue (le temps consacré au livre, l'espace télévisuel est multiplié pendant la période), 3 fois moins en réalité (si on rapporte le x 12 au x 36 des publications - je vous laisse faire le calcul), mais on y croit très fort. L'écrivain compte moins que n'importe quel présentateur météo. Voilà sa chance de montrer à sa grand-mère qu'il peut passer à la télé, même si c'est devant Guillaume Durand, à 1 heure du matin et après un débat politique auquel il n'a rien compris. Avec un bon magnétoscope, on peut se repasser la Bérézina à une heure décente. Voir le point 2.

10. La rentrée, ça revient tous les ans. On peut jouer à Amélie Nothomb ou Woody Allen (1 livre/film par an) ou se faire rare comme un Pynchon (dans l'eau) mais la rentrée repasse les plats tous les ans, avec sa caravane (Nancy-Brive-Saint Etienne-Bordeaux), ses trains, ses engouements, comme un Tour de France idiot (il l'est) qui ne connaîtrait d'autre dopage que des hypes de premier romancier. Le livre 2, le livre 3, le livre 4, tout le monde s'en tamponne. Il n'y a que la première fois qui compte, c'est bien connu. Après ça, soit vous devenez une marque, soit vous devenez un produit.

Bonne rentrée littéraire !

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Benjamin Berton - 04 septembre 2008

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