Juriste très engagée, Marcela Iacub propose un nouvel ouvrage, Par le trou de la serrure dans lequel, à travers le prisme de « l'outrage public à la pudeur », elle analyse l'évolution de la société française depuis deux siècles. Une société où le Sexe s'est taillé une large place dans l'espace public, sans pour autant totalement libéraliser son droit pénal. Marcela Iacub nous accorde un entretien... sans fausse pudeur.


Un spectateur qui assiste à des moments exquis passés entre libertins ? Outrage public à la pudeur. Une braguette ouverte, des témoins ? Outrage public à la pudeur. Pendant presque deux siècles, la « pudeur » est l'essence même de la législation française sur les bonnes mœurs, laissant les juges définir la frontière séparant le privé du public à travers d'infimes détails. Dans Par le trou de la serrure, Marcela Iacub envisage de retracer l'histoire des méfaits sexuels. Avec une grande précision, elle rappelle l'évolution du droit en la matière : si la libération sexuelle du XXe siècle a donné au sexe toutes les raisons d'envahir l'espace public, elle a aussi engendré de nouveaux interdits en justice. Lorsque le mariage part en désuétude et que le modèle familial est remis en cause, l'État devient le régisseur incontestable des comportements, traquant les dérives et les pulsions, chassant l'anormal. La pudeur a disparu du code pénal : pour autant, sommes-nous sexuellement plus libres ?


Vos convictions sur l'importance de la liberté individuelle et sexuelle vous ont rendue célèbre. Qu'est-ce qui vous a convaincu de vous pencher sur une histoire de la pudeur ?

J'ai voulu avec ce livre comprendre quels étaient les liens entre l'espace et la sexualité, suite à une conférence sur cette question organisée par l'école d'architectes et d'ingénieurs de Fribourg. La pudeur publique, telle qu'elle a été définie par le code pénal de 1810 et puis par la jurisprudence, permet de mesurer ces rapports. Il n'est pas question de morale, de bien, de mal, mais des règles par lesquelles cette activité est distribuée dans l'espace. Donc, la pudeur permet de penser la sexualité comme un spectacle, quelque chose qui se donne à voir. Mais l'histoire de l'infraction pénale qui veillait sur la pudeur publique (l'article 330) nous permet de comprendre que « voir » ou « ne pas voir » une scène de nature sexuelle n'était pas forcément une expérience sensorielle. Bien au contraire. La pudeur publique a permis aux juges depuis le 19ème siècle, de bâtir des espaces, de les rendre transparents ou opaques, de les tenir pour ouverts ou fermés et ceci d'une manière relativement indépendante de la configuration physique des lieux et la visibilité réelle des scènes sexuelles. Ainsi, par exemple, si quelqu'un se déshabillait dans une rue obscure et déserte sans aucun témoin, la scène était considérée comme ayant portée atteinte à la pudeur publique. Tandis que si la même scène se déroulait dans un lieu privé plein de monde, elle était réputée ne pas avoir été vue du public.

L'article 330 du Code pénal de 1810 a institué « l'outrage à la pudeur publique » : quelles sont les raisons qui ont poussé les législateurs à le créer, contrairement à la législation libérale et laïque de la révolution française ?

L'article 330 a été le produit du libéralisme des mœurs de la codification napoléonienne. Un libéralisme quelque peu puritain, certes, car comme je vous disais il avait cantonné la sexualité au monde privé tandis qu'elle avait été bannie de l'espace public, car on pensait qu'elle pouvait être source de désordres et de corruption. Mais, dans le même temps, l'État ne se mêlait pas du tout de la visibilité de la sexualité lorsqu'elle avait lieu dans le monde privé. C'est la raison pour laquelle on peut qualifier cette législation de libérale, car l'État se limitait, il n'intervenait pas comme il allait le faire par la suite dans le monde privé.

Quels sont, à vos yeux, les exemples les plus emblématiques l'évolution cette législation au cours du XIXe siècle ?

A partir du milieu du 19ème siècle, les juges se sont mis à penser que l'on ne pouvait pas laisser dans l'impunité la sexualité qui se déroulait dans le monde privé. Ils ont donc commencé à trouer les lieux opaques pour regarder ce qui se passait à l'intérieur. Les trous de serrures, les fentes des fenêtres, les ouvertures de braguettes, tout ce qui pouvait communiquer le privé avec le monde public commença à être envahi afin de contrôler ce qui se passait dans le monde privé. Ainsi, par exemple, un prêtre fut condamné pour outrage public à la pudeur parce que, pendant qu'il confessait des fidèles, son sexe a pu être aperçu par un trou de sa soutane sans qu'il n'ait eu aucune volonté de le montrer. De même, quelques jeunes gens qui faisaient une partouze dans un hôtel particulier furent condamnés parce que leurs ébats pouvaient être vus par le trou de la serrure. Puis, à la fin du 19ème siècle, l'on décida que lorsque trois personnes se trouvaient dans une pièce fermée la pudeur publique pouvait être offensée si l'un des témoins n'avait pas à consenti à voir ce qu'on lui montrait. C'était la fin de l'opacité du monde privé aux yeux de l'État. Depuis, la sexualité est moins distribuée dans l'espace que gouvernée dans les esprits. Ce qui compte désormais est moins le lieu dans lequel la sexualité se produit que les pulsions et les idées des individus qui la pratiquent d'une manière ou d'une autre.

Quelle a été l'influence de Mai 68 et la réforme de 1992 dans cette évolution ?

Mai 68 a été un événement historique moins décisif dans le passage du monde de la pudeur vers celui du Sexe que par son expression politique voire poétique. Le slogan qui disait que le privé était politique, la haine du mariage, entre autres, ont annoncé les codes qui allaient apparaître dans les années 1970 et 1980 dans lesquels le mariage disparaît comme forme principale de régulation du monde privé et dans lequel l'État s'octroie de plus en plus de puissance pour surveiller la vie sexuelle des personnes.

Alors que l'Etat se montre de plus en plus permissif envers les moeurs sexuelles, vous affirmez néanmoins que la justice n'est jamais autant intervenue dans le domaine privé qu'aujourd'hui. N'est-ce pas contradictoire ?

La révolution des moeurs des années 1970 et 1980 a impliqué que la sexualité soit moins conçue comme un spectacle corrupteur qui devait se cacher que comme une instance psychique et pulsionnelle très dangereuse susceptible de produire des dommages incommensurables chez les individus. Ainsi, tandis que la sexualité ne s'est jamais autant montrée dans l'espace public on voit une montée de plus en plus impressionnante des condamnations pour crimes et délits sexuels. La sexualité a désormais comme scène les esprits plus que les espaces.

Pensez-vous donc que nous sommes entrés à présent dans une nouvelle ère de la pudeur, celle qui ne dit pas son nom ?

Si vous faites allusion par là à un certain puritanisme, je vous dirais oui. Certes, ce puritanisme n'a pas le même visage que jadis. Nous vivons dans des sociétés dématrimonialisées et donc la sexualité ne subit pas les mêmes contraintes que par le passé. Mais ceci ne veut pas dire qu'il n'y a plus de contraintes. Bien au contraire. Elles sont sans doute plus fortes qu'il y a un siècle. C'est ce que je montre dans mon livre.

Marcela Iacub, Par le trou de la serrure, Une histoire de la pudeur publique (XIXe-XXIe siècle), Fayard, coll. Histoire de la pensée, 2008, Paris.


Propos recueillis par Faris Sanhaji.
Faris Sanhaji




- le fil d'actu sexe et société sur le blog sexe