La Tate Modern de Londres fête les 80 ans de l'artiste Cy Twombly, peintre expressionniste américain dont l'inspiration classique puise dans les fondements archaïques de la culture européenne.


Aussi lointaines que soient leurs esthétiques respectives, Cy Twombly et Nicolas Poussin partagent dans l'histoire de l'art le statut de grands peintres des mythes et des saisons. Pour honorer le quatre-vingtième anniversaire de la naissance du peintre américain, la Tate Modern a choisi de porter l'accent sur les « cycles et saisons » de l'artiste, qui de New York à Rome, est passé de la leçon sur le geste instinctif de Jackson Pollock à la révélation des mythes anciens.

New York, capitale de l'expressionnisme abstrait

Né en Virginie à la veille du krach de 1929, Edwin Parker Twombly Jr. est le fils d'un champion de base-ball, qui le surnomme « Cy » (pour Cyclone), d'après le nom d'un lanceur célèbre de l'époque. Etudiant en arts à Boston, il admire les peintres de la chair — Lovis Corinth, Chaïm Soutine —, mais s'intéresse aussi à Dada, et notamment aux collages de Kurt Schwitters.

Il arrive à New York en 1950, et y croise les œuvres de Jackson Pollock, Mark Rothko, Barnett Newman, Clyfford Still, Willem de Kooning : il découvre la liberté de geste des peintres de l'école de New York et la puissance d'invocation de l'expressionnisme abstrait. Poussé par son ami Robert Rauschenberg, il s'inscrit au Black Mountain College, où il a pour professeur Robert Motherwell, qui l'aide à monter sa première exposition personnelle.

L'« effet Méditerranée »

Mais Cy Twombly abandonne rapidement l'esthétique trop formaliste de l'expressionnisme abstrait. Le véritable choc vient pour lui en 1952, lors de son premier voyage en Europe. Là, le jeune peintre découvre l'Italie et s'immerge dans les lieux mêmes des mythes. En 1957, il s'installe à Rome, face au Colisée, et réalise des œuvres — Olympia, Arcadia, Sunset — entre peinture et dessin, forme et écriture, crayonnant sur de la peinture de bâtiment une succession de traits légers où se devinent des mots. L'artiste réalise également des sculptures, sortes de petits monuments évoquant des cénotaphes grecs. Il ne quittera plus l'Italie.

« Pourquoi un jeune peintre américain préfèrerait-il l'isolement de la vieille Europe à l'épicentre artistique de l'époque, New York ? », s'interroge Nicholas Cullinan, commissaire de l'exposition (avec Nicholas Serota, directeur de la Tate). Roland Barthes, l'auteur des Mythologies, parle à ce sujet de « l'effet Méditerranée » sur l'œuvre de Cy Twombly : l'artiste subit face aux paysages méditerranéens la commotion de la lumière et se remémore le paradis terrestre de la mythologie classique.

Pourtant ses toiles n'évoquent pas à première vue ces thèmes. Difficilement déchiffrables, les graffitis, griffures et jets de couleurs juxtaposés évoquent des strates archéologiques. A la manière d'inscriptions effacées par le temps sur une colonne antique, les cycles de peinture de Cy Twombly nécessitent de la part du spectateur la patience de la contemplation et de la quête de sens. Le peintre y conte de véritables histoires, celle d'Herodiade ou celle des amants Hero et Leandro, et fait allusion aux poètes, Mallarmé ou Keats. En 1971, c'est par l'obessionnelle répétition de virgules griffées sur les toiles de la série Nini's Paintings qu'il exprime l'impossible deuil d'une amie.

L'artiste, gardien du temple

Plus récents, deux cycles somptueux, chacun consacré aux quatre saisons, sont les joyaux de l'exposition de la Tate Modern. De 1991 à 1995, Cy Twombly, alors âgé d'une soixantaine d'années, rend hommage à Poussin, qui au même âge entreprit la même série, et à Keats, dont il reproduit les vers sur les toiles. Les Quattri Stagioni sont une métaphore des périodes de la vie. Twombly suit les caractéristiques traditionnelles de chacune : printemps du désir, dans des couleurs flamboyantes ; été de la sensualité, avec des jaunes mordorés dégoulinant de suavité ; automne paresseux où explosent les couleurs cramoisies ; hiver envahi par le blanc, non-couleur de la mort.

Cy Twombly peint toujours. L'exposition se clôt sur une série d'immenses toiles, peintes de larges coups de pinceau rouges, intitulées Bacchus – Psilax, Mainomenos (2005), et rappelant la nature schizophrène du dieu, entre « psilax », la libération sensuelle, et « mainomenos », la débauche nihiliste. Regardant le passé, l'artiste, gardien du temple, dénonce ainsi les absurdités du temps présent.



Cy Twombly : Cycles & Seasons, à la Tate Modern, Londres, jusqu'au 14 septembre 2008
L'exposition est ensuite présentée au Guggenheim Museum de Bilbao, du 28 octobre 2008 au 8 février 2009, puis à la Galleria Nazionale d'Arte Moderna e Contemporanea de Rome, du 4 mars au 24 mai 2009.


Illus. 1 (logo) : expo Cy Twombly à Venise en 2001, crédit SIPA
Illus. 2 : Quattro stagioni, Part III]: Autunno, 1993-1994, MoMA © The Artist, Synthetic polymer paint, oil, house paint, pencil and crayon on canvas, 313.7 x 189.9 cm
Illus. 3 : Wilder Shores of Love (Bassano in Teverina), 1985, Cy Twombly Collection © Cy twombly, Oil-based house paint, oil paint , coloured pencil, lead pencil on wooden panel, 140 x 120 cm
Magali Lesauvage




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