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Entretien avec Skander Kali, écrivain

"je désirais relier le particulier à l'universel"


Abreuvons nos sillons, éditions du Rouergue

Skander Kali est l'auteur d'un premier roman coup de poing, Abreuvons nos sillons. Il y fait parler le jeune Cissé, héros inclassable, qui nous raconte son destin tragique, d'un collège de Vitry-sur-Seine à la prison de Notre-Dame. Le langage est brut, dénué de tout artifice littéraire. Mais en dépit de son écriture singulière, l'écrivain refuse de se voir catégoriser et poursuit son travail en toute indépendance...


Lire aussi la chronique d'Abreuvons nos sillons

Fluctuat : Abreuvons nos sillons est un roman violent, autant par l'histoire qu'il raconte que par la vivacité de son écriture. Est-ce là une retranscription du réel tel que vous le percevez ?

Skander Kali : « La retranscription du réel » n’était vraiment pas une de mes priorités. A mon sens, Abreuvons nos sillons n’est pas un roman réaliste. C’est vrai, il s’inscrit dans un réel relativement identifiable, mais le récit est purement fictif et il est entièrement pris en charge par la subjectivité du narrateur. Et ce narrateur a une vision du monde très personnelle. La violence physique n’est pas non plus centrale. Bien sûr, elle croise le chemin de Cissé de nombreuses fois. Mais c’est juste un aspect du récit. Peut-être le plus marquant mais pas le seul. La violence est une conséquence de cet univers, pas la cause. N’oublions pas non plus que cette violence est souvent de l’autodestruction…
A mon avis, « la vivacité de l’écriture » provient de la lutte qu’engage Cissé avec le langage. Il se construit une langue à lui, proche au plus près de ce qu’il ressent et de ce qu’il est. Une langue crue, sans non-dit, sans ambages, sans figures de style … Il essaie d’appeler les choses par leur nom, de réduire au minimum l’écart entre le mot et la chose : c’est peut-être là que réside la principale violence du texte.

Le narrateur Cissé est un personnage terrible mais attachant, dont la narration sonne extrêmement juste. Votre expérience de professeur vous a-t-elle aidée à vous mettre dans la tête de ce collégien ?

Disons que mon métier m’a permis de me mettre à jour et de ne pas sonner faux. Les références, les expressions, les vêtements changent très vite et je me suis au goût du jour en observant. Mais, mis à part quelques détails de « couleur locale » et certaines anecdotes, je n’ai pas fait de recherches particulières sur la psychologie ou le langage des ados. Plus précisément, le mode de narration de Cissé est une pure création littéraire. Je crois qu’un « parler collégien » trop réaliste aurait été trop pauvre, peut-être même incompréhensible et tout simplement soporifique. Le travail a donc consisté à suivre la voix narrative de Cissé, à le laisser parler avec ses réflexions puériles ou adultes, et à le « corriger » pour le rendre plus crédible et plus audible.

Vous faîtes référence dans votre roman au Cid, à La Nausée… à d'autres textes encore dont Cissé fait la lecture lorsqu'il est en prison (Flaubert, Racine, Baudelaire…). Pourquoi faire intervenir ces "classiques" dans ce texte ?

Question très importante. Il faut d’abord préciser que ces références sont plutôt discrètes et indirectes. L’idée, c’était de montrer que les interrogations littéraires ou philosophiques universelles concernent l’humanité entière et donc… Cissé. Autrement dit, je désirais relier le particulier à l’universel à l’aide d’un personnage et de son récit. Le malaise existentiel chez Sartre, l’étrangeté au monde et le meurtre de l’Arabe chez Camus, le tragique de la parole et l’amour impossible chez Racine, la lutte contre les Maures et la question de la pureté de sang du Cid, la métaphore de l’enfermement chez Baudelaire…. Tous ces thèmes, toutes ces questions concernent Cissé directement puisqu’il les vit dans sa chair. Et c’est dans ces classiques scolaires (Cissé est un élève autodidacte et attardé) qu’il trouvera peut-être un début de réponse à ses questions. Or le personnage de Cissé est en quête de sens et de mots. Il sait que c’est grâce aux mots, à la parole, qu’il peut trouver une porte de sortie digne et se construire durant un bref instant, celui de sa narration. De plus, ces références permettent à Cissé de se confronter à des monuments littéraires nationaux : il est francophone et la littérature française constitue une base de réflexion pour lui. C’est peut-être sa seule chance de se forger une identité…

Cissé entend "une voix", qui oriente d'ailleurs un discours extrêmement fataliste. Avez-vous voulu faire le récit d'une tragédie moderne ?

Oui, tout à fait. Même si le roman n’est peut-être pas le lieu idéal de la tragédie. Et même si le mot « moderne » me gêne un peu : le principe c’est justement de retrouver des choses très anciennes, peut-être même archaïques, sous l’aspect superficiel de la modernité.

Le roman est parfois empreint d'un humour très, très noir. Est-ce une façon de le rendre plus vivant, moins accablant ?

Ces passages drôles se sont imposés d’eux-mêmes. Je n’ai pas tenté de soulager la noirceur du texte en insérant des passages plus légers. C’est d’abord le ton désabusé de Cissé qui peut faire sourire : il raconte ce qui s’est déjà passé, il a un recul chronologique par rapport aux événements, il connaît le fin mot de l’histoire et, surtout, il ne se fait pas d’illusion sur sa place dans la société… Il faut également se souvenir qu’il est un ado avec parfois le comportement et la mentalité décalés d’un enfant. Enfin, n’oublions pas que certains passages sont tout simplement marqués par la folie (Cissé a été interné). La scène du jugement du directeur de prison, par exemple, associe trois éléments extrêmes : la frénésie de l’émeute, la folle audace de Cissé et le délire carnavalesque qui renverse les rôles.

Les descriptions les plus fortes que vous faîtes de l'émeute de la prison de Notre-Dame ont quelque chose de cinématographique. Avez-vous des influences de ce côté-là ?

Pour l’ensemble d’Abreuvons nos sillons, je me suis très peu inspiré du cinéma. Et en tout cas, pas volontairement. En revanche, j’ai écrit ce passage en 2005 après des lectures : celles de Football Factory de John King et de Paperboy de Pete Dexter. Dexter a été lynché après avoir révélé un trafic de drogue dans une université : ça m’a rappelé les théories sur le bouc-émissaire. Tandis que John King montre des hooligans qui se battent entre bandes, entre eux, entre semblables. Chez lui, la violence des groupes n’est pas explosive : elle est implosive et je trouve ça très bien vu.
De façon plus générale, je me retrouve dans le cinéma de James Gray : Little Odessa et The Yards sont des films qui me correspondent. Même si je n’aime pas du tout la mythologie américaine des flingues et de la police.

Pensez-vous être un auteur de nouvelle littérature urbaine ?

Non, absolument pas. J’ai écrit Abreuvons nos sillons sans influence extérieure. Je travaille dans mon coin, dans ma bulle. Je ne connais pas d’autre auteur, je n’en fréquente pas et je ne lis rien qui s’approche de ce que je voudrais continuer à faire. Je n’appartiens à aucun groupe, association, revue, collectif…. Je respecte le travail de tout le monde mais je me méfie de l’expression « nouvelle littérature » : ça fait vraiment marketing. La nouveauté et l’originalité ne m’intéressent pas trop. J’espère bien faire quelque chose d’ancien. Retrouver d’anciennes thématiques. Retrouver la trace des bons vieux auteurs qui me donnent du plaisir. Sans distinction d’âge, de mode, d’époque ou d’origine géographique. Et puis, j’aimerais bien, un jour, écrire sur les Hautes Pyrénées ou les îles des Cyclades… Pas très urbain !


Skander Kali, Abreuvons nos sillons, éditions du Rouergue, mars 2008

Propos recueillis par mail par Céline Ngi

Illus 1 : détail de la couverture d'Abreuvons nos sillons, éditions du Rouergue
Illus 2 : Skander Kali, DR
Illus 3 : Paperboy de Pete Dexter, éditions de L'Olivier
Céline Ngi

<<< Entretien avec Tibo Bérard   |

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