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Tibo Bérard est le jeune éditeur de la collection eXprim' chez Sarbacane. Très ouvert d'esprit et ultra rigoureux, il milite pour faire entendre les nouvelles voix d'une littérature urbaine, qu'il veut percutante, métissée, et qu'il qualifie volontiers d'électrique. Le temps d'un entretien, Tibo Bérard nous dit son amour des mots, et ses ambitions pour la collection eXprim'.


Fluctuat : Comment t'es-tu retrouvé à lancer la collection eXprim' ?

Tibo Bérard : Avant de me tourner vers le secteur de l'édition, j'ai d'abord été journaliste pour le magazine littéraire Topo. J'avais alors déjà l'impression d'un blanc, d'un manque dans la littérature française, et en même temps, je savais quelle littérature j'avais envie de voir émerger. J'avais lu Djaïdani, interviewé Faïza Guène à l'époque : l'écriture de Kiffe kiffe demain était ultra-moderne, tout en faisant revivre la tradition orale du conte. C'est ce genre de mélange qui m'interpelle. Je retrouvais ça aussi chez certains rappeurs, qui ont le don de raconter une histoire avec style et en un temps limité.
J'avais donc toutes ces intuitions, et le reste n'a été qu'une histoire de rencontres. Au moment où je suis venu voir l'éditeur Sarbacane - dont j'appréciais par ailleurs le travail - je ne savais pas qu'il voulait justement lancer une collection ! J'ai exposé ma vision des choses, et nous avons lancé eXprim' avec un roman de Sébastien Joanniez, suivi de Sarcelles-Dakar d'Insa Sané, que j'ai découvert en appelant un jour l'éditeur de Sniper. Mes intuitions se sont confirmées, il existe beaucoup d'écrivains emplis d'une énergie incroyable, et qui ne demandent qu'à être découverts. J'en ai trouvé certains d'entre eux sur Myspace, sur les scènes musicales...

Quelle est aujourd'hui ta conception de la littérature urbaine ?

C'est une littérature qui est davantage dans la truculence que dans la sobriété, par opposition à ce que l'on appelle les écritures blanches en France, qui est vraiment un vieux truc qu'on traîne depuis longtemps. Je suis un lecteur de Céline, mais aussi de Rabelais, d'Albert Cohen, d'auteurs qui sont souvent, finalement, dans le "trop".
Le rapport à l'oralité reste la première constante. Il peut s'allier avec une maîtrise parfaite de la grammaire et donner alors des choses formidables. Comme dans les formes courtes (la poésie, le slam ou la chanson) on retrouve ce plaisir de l'allitération, de l'assonnance, des images fortes et immédiates. La plupart du temps ces textes suivent un rythme ultra-rapide, à l'image d'une société où tout va très vite. On lit aujourd'hui plus vite, on lit dans le bruit, que ce soit celui du métro ou un autre, alors la littérature urbaine se calque aussi sur cette rapidité et cette effervescence.

C'est assez, selon toi, pour parler d'un vrai mouvement littéraire ?

En se retournant sur la collection, on a vu différentes veines se distinguer. Même si beaucoup d'auteurs sont nourris de hip-hop et versent plutôt une énergie rap, on distingue aussi chez d'autres une énergie plus "rock" dans l'esprit et dans l'écriture. Il y a aussi des romans plus féminins, plus surréalistes, qui sont davantage dans le jeu de mots et la légèreté. Au-delà de ces veines, on se rend cependant compte qu'il y a une famille. Le terme de courant littéraire est un peu prétentieux, mais il est important de noter que les auteurs eux-mêmes se sentent appartenir à un même projet littéraire qu'ils veulent faire avancer. Ils se connaissent et se lisent entre eux. Ils ont le sentiment de faire parti d'un mouvement nouveau, et se retrouvent tous finalement dans une certaine hybridité, un mot qui sied bien à la collection. Beaucoup d'auteurs de la collection s'illustrent dans d'autres domaines artistiques (le dessin, la poésie, la réalisation, le théâtre...) qui inspirent leur écriture. L'originalité de la littérature urbaine vient de ces mixages.
Je ne veux cependant pas faire de chapelle. D'autres auteurs avaient déjà affiché cette volonté de faire exploser les frontières du langage. Je pense aux américains, bien sûr, comme Ellis, mais aussi à Pavel Hak, ou un auteur français, à Philippe Djian. Il existe sans aucun doute un mouvement vivant, distinct, qui ne demande qu'à être reconnu en tant que nouvelle forme littéraire.

Et qu'en est-il alors de la dimension politique que l'on a souvent vu attribuer à la littérature urbaine, confondue avec une littérature "de banlieue" ?

D'abord, je trouve dommage que certains auteurs talentueux rentrent dans le jeu médiatique, en donnant une vision misérabiliste de la banlieue, et en négligeant le style. Un véritable roman ne doit pas se confondre avec le témoignage ou l'essai. Le roman, c'est la langue. La folie du mot, une jubilation. Ecrire pour développer des idées, faire passer des messages, ce n'est pas une bonne idée. L'idée de message est ce qui fait croire aux gens que lire des livres c'est apprendre à vivre... alors qu'un livre ne transmet pas une vision. C'est juste qu'en passant par le prisme de la fiction, les auteurs traitent du réel, mais le traitent à vif, sans digressions déguisées. On travaille de notre côté à sabrer des passages plutôt pamphlétaires, sur Sarkozy par exemple, et qui ont peu d'intérêt. Un auteur doit disparaître derrière un roman. Ce ne sont pas ses idées sur la vie, mais son histoire et la façon dont il la raconte qui m'intéresse. Cette histoire doit parler de notre époque et éviter les poncifs. La littérature urbaine parle de nos sociétés par sa vigueur, et uniquement de cette façon là. Elle n'est pas une littérature à message.

Comment orientes-tu alors la collection eXprim', pour faire reconnaître cette littérature ?

Il m'importe beaucoup de travailler avec les auteurs, de confronter à leur jaillissement quelque chose de sérieux, d'universitaire, de précis. L'auteur ne doit pas s'auto-analyser, mais bien comprendre ce qui anime de façon plus littéraire le style. Cela fait avancer les manuscrits. Je suis assez maniaque, alors chaque texte doit être revu mot à mot, ligne à ligne...
J'aime bien aussi l'idée d'incarner un livre : c'est pour ça qu'il y a une photo de l'auteur, des couleurs, une playlist au début de chaque roman. Même si les auteurs ne sont pas performers, on essaie de maintenir un côté show qui correspond au côté rock'n'roll de la collection. L'idée serait en fait de gérer celle-ci comme une factory, où tout remue en permanence. On a la volonté de faire tourner les auteurs dans les salons, dans les festivals. Insa Sané, par exemple, a vraiment été partout, pour présenter ses romans, en faire des lectures, y compris dans des maisons d'arrêt.

On voit souvent eXprim' comme une collection destinée à la jeunesse, aux grands ados surtout... Essayez-vous de sortir de cela ?

Je pense que si les ados aiment bien lire nos bouquins, c'est parce qu'eux recherchent justement cette modernité, cette énergie particulière. Il se trouve que nos auteurs sont jeunes aussi : c'est la jeunesse qui fait bouger les choses, non ? Après, je ne cherche pas spécialement des thèmes concernant des ados. J'adorerais tomber sur un manuscrit célinien qui se passe dans une maison de retraite !
Il est dommage de toujours devoir être relégué à un rayon qui ne nous correspond pas particulièrement. L'idéal serait de voir apparaître un rayon de littérature urbaine en librairie, d'autant plus qu'il existe aussi des synergies avec d'autres éditeurs, comme Au Diable Vauvert, Naïve, Scali... Et puis si l'on se sentait seul au début, on voit maintenant arriver chez les autres éditeurs de nouvelles lignes, qui ressemblent plus à ce que l'on fait. Il faut que l'offre l'emporte, et que les professionnels (bibliothécaires, libraires...) accordent à ces nouveaux auteurs la place qu'ils méritent.

Propos recueillis par Céline Ngi
Céline Ngi




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