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Pitchfork, un média web face à la crise du disque
Fin 1995, Ryan Schreiber encore ado comble le grand vide médiatique du web musical en créant le site Turntable, qui deviendra plus tard Pitchfork. Un média aux airs de journal estudantin qui est devenu la référence pour amateurs de musique indé et journalistes musicaux du monde entier.
A ses débuts, Pichtfork (anciennement Turntable) fondé par Ryan Schreiber en 1995 regroupe sur son site des courtes critiques des disques de Fugazi, Sebadoh ou Modest Mouse, ainsi que des interviews, des éditoriaux, de l'enthousiasme et de l'amateurisme comme dans n'importe quel journal estudiantin.
Petit à petit, les choses vont changer, les critiques devenir de longues chroniques souvent très personnelles écrites par des journalistes plus ou moins professionnels dans un style on ne peut plus fleuri à base d'adjectifs pas toujours directement musicaux, de métaphores pas forcément très claires voire d'expériences formelles narcissiques, le tout noté à la décimale près sur une échelle de 0.0 à 10.0 dont les journalistes n'hésitent pas à se servir jusqu'au bout, sans pitié pour l'artiste qui ne vaut même pas à leurs yeux un dixième de point ou la prudence de ne jamais donner la note parfaite.
Pitchfork a aussi étendu son domaine d'action pour inclure une section "news" richement fournie chaque jour, le "forkcast" qui offre mp3 et vidéo en streaming ou téléchargement, un festival Pitchfork annuel à Chicago et un site parralèlle Pitchfork TV qui propose des vidéos en streaming de haute qualité.
Pitchfork, un nouvel espace d'expression pour la critique musicale
Le succès de Pitchfork est en grande partie du au fait que le site offre un espace aux journalistes et aux lecteurs que ceux-ci ne trouvaient plus ailleurs.
Aux USA en particulier et dans le monde en général, la presse papier est en crise et le journalisme musical en souffre. Rolling Stone USA met plus volontiers Barack Obama ou Britney Spears qu'un groupe de rock. Le NME britannique est devenu un tabloid qui ne s'intéresse plus qu'aux frasques de groupes musicalement interchangeables depuis Oasis. En France, les Inrockuptibles adorent Carla Bruni et Rock'N'Folk propose un mélange entre le modèle du NME et le bulletin des anciens combattants du rock.
Ajoutez à ça que l'industrie du disque, elle aussi en crise, n'a plus autant d'argent pour la publicité et le fait que le peer to peer permet aux fans de musique d'écouter les disques plusieurs mois avant que la presse papier n'en parle et vous avez un média qui n'est plus adapté à la critique de disque, qu'il relègue en fin de magazine dans des espaces de plus en plus réduits. Pitchfork offre aux journalistes la liberté, l'immédiateté et la place que le papier ne peut plus leur accorder.
Au final, le site n'aurait que 240 000 lecteurs par jour. Il opère avec une petite dizaine d'employés réguliers et des pigistes et stagiaires en rotation constante. Il ne pait pas particulièrement bien. En échange, les journalistes ont le luxe d'écrire comme ils le veulent des chroniques aussi longues qu'ils le veulent. Ils peuvent se lâcher et parler de leur vie privée pendant trois paragraphes avant d'expliquer ce que ça a à voir (ou pas) avec le disque. Ecrire une chronique sous la forme d'un dialogue entre Sherlock Holmes et le Dr Watson ou se contenter d'une vidéo de youtube (on se rappellera la très juste chronique d'un album de Jet qui montrait un singe buvant sa propre urine.)
Il n'y a guère que les passionnés de musique les plus hardcores ou les plus geeks pour lire Pitchfork. Pourtant on attribue au site les succès d'artistes comme Arcade Fire ou Sufjan Stevens : c'est que Pitchfork est lu par les prescripteurs de musique, les journalistes et les geeks, et s'est ainsi construit une réputation qui va bien au delà de son lectorat.
Une liberté d'expression jalousée
Ca fait longtemps que personne n'a eu un mot gentil pour Pitchfork. Quand le site était encore perçu comme une petite entreprise indépendante (ce qu'il est finalement resté, Ryan Schreiber aurait refusé des offres d'un montant astronomique pour garder la propriété entière du site), on ne s'offusquait pas que le site soit aussi indulgent avec ses journalistes... qui ne se sont jamais privés d'être capricieux avec les musiciens comme avec les lecteurs.
En devenant une véritable force avec laquelle il faut compter dans le monde de la musique alternative et du journalisme musical, Pitchfork a attisé les jalousies. On cite généralement l'exemple d'un album solo de Travis Morisson, ex de Dismemberment Plan, un groupe que Pitchfork avait jusque là encensé, dont les ventes ont chuté après un 0.0 sur Pitchfork, tandis qu'un 9.7 accordé à Funeral d'Arcade Fire aurait fait la carrière du groupe.
Entre tous les journalistes qui voudraient avoir la même liberté et le même pouvoir, ceux qui se pensent plus "responsables", tous les lecteurs qui ont un mp3blog que personne ne lit et tout ceux qui ont adoré un disque que Pitchfork a détesté (ou inversement), il semble que tout le monde aujourd'hui déteste Pitchfork.
Le fait est pourtant qu'au delà des caprices, la qualité des papiers de Pitchfork est au plus haut. Le site s'est ouvert petit à petit au monde en dehors de l'indie rock, allant à la fois vers de plus obscurs artistes non rock et vers la pop et le hip hop les plus commerciaux et approche les deux avec le même enthousiasme. Il propose régulièrement des dossiers très complets, peut avoir n'importe qui en interview et ne s'en prive pas et reste visiblement insensible aux pressions des annonceurs qui semblent pour l'instant reconnaître que c'est Pitchfork et sa grande influence qui est en position de force.
Pitchfork TV et Pitchfork Festival annoncent-ils la fin de l'indépendance du site ?
Tout n'est pas rose dans l'avenir de Pitchfork, cependant. En s'agrandissant pour devenir autre chose qu'un simple webzine, Pitchfork a ouvert une brèche que les annonceurs qui financent le site finiront probablement par exploiter. Schreiber tient à conserver l'indépendance de Pitchfork et a donc financé le couteux lancement de Pitchfork TV avec l'argent du webzine. Entre ses vidéos de haute qualité qui coutent cher en bande passante et la nécessité de négocier chaque semaine du matériel exclusif avec des clients dont le webzine est censé dans le même temps évaluer les artistes et aussi négocier un concert au festival Pitchfork (dans un contexte des festivals en crise aux Etats Unis), il s'est tissé un complexe réseau de conflits d'intérêts que toute la candeur et la bonne fois de Schreiber auront du mal à défaire.
Malheureusement, si on en arrivait au point où il faudra choisir entre mettre ses collègues et amis à la rue avec femme et enfant ou concéder une interview complaisante à U2, accorder 1.7 de plus au dernier album de Jet... Un petit bout d'intégrité journalistique pésera-il le plus lourd dans la balance ? Si l'expérience nous a appris une chose, c'est que malheureusement, le système finit toujours par nous faire plier ou casser et que ni l'une ni l'autre option n'est pleinement satisfaisante.

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