Si la littérature urbaine actuelle a prouvé son inventivité stylistique, elle s'est aussi montré capable de scanner avec beaucoup de justesse (et de poésie) la société actuelle. C'est qu'elle n'hésite pas à puiser ses références dans le monde qui l'entoure, qu'il s'agisse d'autres disciplines artistiques (musique, cinéma, bande-dessinée), des médias omniprésents (internet, télévision), ou de la société de consommation (références aux marques, aux nouvelles technologies).


Les mots dansent

"Les premiers rayons du soleil enflamment une cité immense, la plus cramée du territoire gaulois. Inaugurée il y a trente ans, elle n'a pas d'appellation contrôlée, pas de label, pas de millésime. Ici, les rats portent des combinaisons en Téflon. Les cafards font du smurf sur le dos des mollards. Les pits sniffent des rails de coke avant de chiquer des têtards. Le béton a de l'herpès soigné au Kàrcher, les barbelés le sida, et la Déclaration universelle des droits de l'homme est une blague qui circule sous le manteau".

Dans ce passage qui ouvre le roman Viscéral de Rachid Djaïdani, il y une virtuosité du rythme, de la métaphore, qui relève quasiment de la performance. Nombreux sont les textes de littérature urbaine, qui comme celui-ci, présente quelques familiarités avec le slam, ou le rap, en accordant une grande importance à la musicalité des mots : ils semblent parfois écrit pour être scandés, contés en tout cas. Les images sont fortes, ancrées dans le réel. Djaïdani se plait d'ailleurs à répéter que le groupe NTM, qui a préfacé son premier roman, a salué son œuvre comme un exploit : "là où on écrit quelques couplet et un refrain, toi t'as écrit un roman entier…". Le jeune Insa Sané, auteur de deux romans chez Sarbacane (Sarcelles-Dakar et Du plomb dans le crâne ), évoluait quant à lui dans le milieu du slam avant d'être repéré par cet éditeur qui consacre désormais une collection entière (Exprim') à ce nouveau genre littéraire.

Mais attention. Il ne faudrait pas croire que la littérature urbaine ne consiste qu'en une transposition, en plus long et plus romancé, de textes destinés à être récités ou chantés sur scène. Si le parallèle avec l'univers musical fonctionne, c'est avant tout parce que ces jeunes auteurs sont aussi de fervents auditeurs, qui feront aisément référence à une œuvre musicale. La collection Exprim' propose très justement, au début de chacun de ses titres, une playlist élaborée par l'auteur, et qui doit inscrire l'œuvre dans une certaine identité artistique : et elle peut aussi bien porter une dominante hip-hop et soul, comme dans Du Plomb dans le crâne d'Insa Sané (NAS, Lunatic, The Temptations, Marvin Gaye…), que rock, comme dans l'ouvrage de Julia Kino, Adieu la chair (Alain Bashung, Marianne Faithfull, Jim Morrison…).

French Connection

Beaucoup des influences de la nouvelle littérature urbaine seraient aussi à chercher outre-Atlantique. En plus des blue jeans et du coca, il y a la musique, les livres, le cinéma, et plus récemment, les fameuses séries TV. Imprégné de cette culture omnivore (pour reprendre le terme du sociologue Peterson), il n'est plus question pour les écrivains de s'imposer des limites de style et de ton. S'il est vrai que les premiers romans du genre parlaient surtout de banlieue (Banlieue noire, de Thomté Ryan, Dit violent, de Mohamed Razane, etc...), il est impossible d'en faire le thème systématique de ce type de littérature. Idéalement, celle-ci serait plutôt à rapprocher d'une écriture anglo-saxonne (Welsh, Bret Easton Ellis, Selby) qui séduit tant par son énergie et sa liberté que par le regard corrosif qu'elle porte sur la société.

Karim Madani, auteur de Fragments de cauchemar américain (Inventaire/inventions), est justement un spécialiste de la culture alternative américaine, aussi bien musicale que littéraire. Son écriture évoque clairement celles du roman noir U.S, de Raymond Chandler à James Ellroy, en passant par Chester Himes. Son nouveau roman, Les Damnés du bitume, explore davantage l'univers du gangstérisme bien américain que celui de nos cités HLM. De même, le roman de Skander Kali, Abreuvons nos sillons donne des passages d'une violence quasi-cinématographique (l'incendie d'une prison, le pétage de plomb de ses détenus) qui outrepassent évidemment le témoignage sur la vie en banlieue. Restent quelques clichés (la glande sur les parking de supermarché, la gastronomie grec-frites, l'incontournable veste Lacoste...) qui, tournés en dérision, permettent de distiller un peu d'humour dans ce récit d'une remarquable noirceur.

Quant au nouvel ouvrage de Faïza Guène, Les Gens du Balto, il emprunte lui aussi au genre du polar (le roman s'articule autour d'un meurtre à élucider), mais bien français en revanche, puisqu'il se déroule dans un bled paumé en terminus de RER, plus campagnard d'ailleurs que banlieusard. Il est rassurant de constater que ces jeunes auteurs se chargent si bien de briser le carcan dans lequel on a voulu les enfermer, en prouvant qu'ils ne sont pas les représentants d'une couche sociale, mais de la modernité d'une société et d'un langage qui ne cessent d'évoluer. La littérature urbaine a dans ce cas de beaux jours devant elle, à l'instar de la collection Exprim', qui se donne pour objectif de la faire mieux connaître.
Céline Ngi




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