Parler des Inrockuptibles aujourd’hui est chose ardue, comme si les bons souvenirs d’antan, l’influence considérable que le principal magazine rock indépendant a eue sur notre adolescence, nos goûts, la façon de penser les « objets culturels », et les heures passées ensemble avaient été lessivées par un présent effroyable fait d’engagements sociaux prévisibles, de couvertures imméritées et de coups de pub de plus en plus contestables. Les Inrocks auront été jusqu’en 1997, le meilleur magazine culturel et musical français. Les Inrocks ont changé au point d’avoir implicitement reconnu leur propre mort, il y a quelques mois, par le lancement d’un appendice musical techno-maquetté baptisé Volume. R.I.P


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"Trop de couleur distrait le spectateur." La maxime du réalisateur Jacques Tati, qui trônait en première page du d’abord bimestriel Les Inrockuptibles lancé par Christian Fevret et quelques amis (petits-bourgeois) en disait long sur les intentions du magazine : aller à l’essentiel en prenant son temps, marier une exigence formelle (des entretiens à rallonge, des photos en noir et blanc sublimes) à une évocation sérieuse, appliquée et sans concession de l’univers rock. Les Inrocks furent dès le départ le plus beau et le plus juste fanzine de tous les temps, ne ratant, sur cette seconde moitié des années 80 et première partie des années 90, aucun des mouvements et groupes qui allaient modeler l’histoire du rock : la pop romantique des Smiths, leurs premiers héros, l’énergie des Pixies, la furie My Bloody Valentine mais aussi la pertinence du son de Bristol d’Archive, période Londinium, à Massive Attack.

Les Inrocks de l’époque inauguraient une façon nouvelle de parler du rock. Les musiques populaires, disaient-ils implicitement, étaient des musiques nobles, des œuvres d’art qui méritaient un commentaire spacieux, intelligent et structuré au même titre qu’un roman, un essai ou un film de cinéma. En cela, et en s’inspirant de certaines publications anglo-saxonnes comme Rolling Stone, les Inrocks opérèrent une jolie révolution culturelle (que d’aucuns comparèrent à la Nouvelle Vague critique pour le cinéma) et contribuèrent non seulement à la promotion des musiques qu’ils aimaient (la dominante pop anglo-saxonne au début, un spectre beaucoup plus large ensuite) mais également à l’avènement d’un discours critique qui deviendrait par la suite emblématique des "travers" du journal. Peut-on parler du glam rock comme d’un fait de société, de Bowie comme on parlerait de Shakespeare ou Picasso ? Morrissey est-il un grand poète international ? La réponse était sans conteste : oui, ça se discute. Alors, discutons-en.

Les Inrocks manient un appareil critique enraciné à gauche et qui repose sur une trilogie de penseur mythiques : Deleuze, Bourdieu et Debord, lesquels feront l’objet de célébrations et de couvertures au début des années 2000. Avec ce parrainage intellectuel, quelques belles plumes (Arnaud Viviant, Jean-Daniel Beauvallet, Mischka Assayas) et ses goûts originaux (pour les groupes obscurs), le magazine n’échappe pas aux critiques en pédantisme et en intellectualisme. Les lecteurs des Inrocks (auquel on associera le grand-père gourou, Bernard Lenoir sur France Inter) forment un groupe social identifié, porteur de valeurs et d’une esthétique communes.

Benjamin Berton




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