Le reconnaissance
1992 : MTV commence à créditer les réalisateurs de clips. Un tournant symbolique : les vidéastes sont enfin reconnus comme des "artistes". Une nouvelle école de clippeurs émerge, venue de la pub comme des arts plastiques. Michel Gondry, Chris Cunningham et Spike Jonze explosent, mais d'autres aussi. Leurs "clipographies" se vendent désormais emballées dans de luxueux DVD, regroupées par auteur.
Après avoir travaillé sur les effets spéciaux de David Fincher et Stanley Kubrick, le plasticien Chris Cunningham se met à son compte en 1996. Le clip ne s'en est toujours pas remis.
Aphex Twin - "Come to Daddy" (1997)
"Come to daddy", deuxième réalisation de Chris Cunningham après "Second Bad Vilbel" pour Autechre, change le clip à jamais. Horrible, fascinante, cette terrifiante vidéo frappe par sa violence dérangeante et son inventivité. Impossible d'oublier ces gamines monstrueuses, le visage tordu par le rictus de Richard D. James, aka Aphex Twin. Ou ce géant hurlant à la face d'une mémé tétanisée. Déformations corporelles, jeu sur les textures, êtres hybrides, mutants, nains... L'univers malsain et organique de Cunningham transpose Lynch, Cronenberg et Bacon dans un East London aussi glauque que réaliste. La suite de sa collaboration avec Aphex Twin est tout aussi passionnante : qu'il s'amuse à défigurer l'imagerie du rap bling-bling ("Windowlicker", 1998) ou à faire peur (le traumatisant "Rubber Johnny", 2005). Très sollicité, Cunningham ballade aussi ses obsessions chez l'incontournable Björk, mais aussi chez Madonna, Portishead ou Leftfield.
Du même auteur :
- Leftfield - "Afrika Shox"
(1998) Saisissante parabole politique sur le scandale de l'abandon de l'Afrique par l'Occident.
- Portishead - "Only You" (1997) Poème sombre et aquatique, fait de boucles visuelles comme "scratchées". Prouesse technique : où est l'eau ?
- Aphex Twin - "Rubber Johnny" (2005) Eraserhead + Alien + un bébé mutant = le clip le plus flippant... de tous les temps.
Spike Jonze : la boîte à idées
Spike Jonze - Adam Spiegel de son vrai nom - vient de la pub et de la presse skate. Surdoué, ce fan de BMX devient l'incarnation nineties de la coolitude "indie" : éclectique, "lo-fi" et décontractée.
The Pharcyde - "Drop" (1996)
L'américain Spike Jonze jouit d'une créativité insatiable. Un clip, un concept. Pour “Buddy Holly” (1994) de Weezer, il intègré le groupe à un épisode vintage de la série “Happy Days”. Pour le mélancolique "Da Funk" (1997) de Daft Punk, il fait déambuler un homme-chien énamouré dans la nuit de Manhattan. Pour le jubilatoire "Sabotage" des Beastie Boys, il parodie les poses ringardes des séries policières 70's à la Starsky et Hutch, cascades comprises. Pour le "lo-fi" "Praise You" (1999) de Fatboy Slim, il met une fausse troupe de danseurs du 3e âge au centre d'un happening hilarant et fauché (Un tournage à 800 dollars, pour de nombreux MTV Awards). Bref, Spike Jonze, stakhanoviste du clip, carbure à la petite idée géniale, à l'astuce qui fait la différence. Une recette qu'il applique aux artistes punk, noisy, hip hop, pop et rock. Témoin ce "Drop" de génie offert aux rappeurs de The Pharcyde. Faite de longs plans séquences filmés à l'envers (les rappeurs reculaient !), et passée en marche arrière, la vidéo défie les lois de l'attraction, tout en collant parfaitement au son. Simple, ludique, magique.
Du même auteur:
- Beastie Boys – "Sabotage" (1994) Courses de bagnoles et flingues, version "bis".
- Dinosaur Jr - "Feel The Pain" (1994) Trajectoire d'une balle de golf dans la Grosse Pomme.
- The Pharcyde - "Drop reverse" (1996)
Une version "inversée" de "Drop" permettant de mesurer la folie du tournage.
- Daft punk - "Da funk" (1997) Dog meets girl.
- Fatboy Slim - "Praise You" (1999) Fortiche et emphorisant.
Michel Gondry : bouts de ficelle en or
Fan de musique et d’art visuel, petit fils de l'inventeur du clavioline (un des premiers synthés) et fils de pianiste, le Versaillais Michel Gondry était né pour être clippeur.
Bjork – "Army of Me" (2001)
Michel Gondry se fait repérer par Bjork (décidément dans tous les bons coups des 90's) en tant que vidéaste, pour le clip de "La Ville" de son groupe Oui Oui (splitté en 1992). Sa collaboration avec l'Islandaise, qui prend le support vidéo très au sérieux, sera longue et jalonnée de chef-d'oeuvres comme "Human Behaviour", "Isobel", "Hyperballad", "Bachelorette", "Joga" et ce stupéfiant "Army of Me" (ci-dessus). La "french touch" de Gondry s'exprime dans un langage visuel ultra-personnel, mélangeant inventivité visuelle constante et sophistication extrême mais tout en conservant une naïveté enfantine, un aspect ludique/carton pâte comme cette voiture dentée qui se rend chez le dentiste-gorille. Depuis, le génial Versaillais a tourné pour le gratin du circuit rock, electro et rap, ne transigeant jamais avec son crédo "lo-fi", entre expérimentations et logique amateur du “do it yourself”. Même si Gondry consacre désormais plus de temps au grand écran, ce passage réussi au cinéma ne fera jamais oublier ses joyaux clippés.
A voir également :
- Massive attack – "Protection" (1994) Vertigineux plan séquence nocturne autour d'un immeuble éveillé.
- IAM - "Je danse le Mia" (1993) L'effet "vache qui rit" (mise en abime) testé sur les rappeurs Marseillais.
- Cibo Matto - "Sugar matter" (1996) Coup de force technique, un clip schizoïde et... réversible!
- Chemical Brothers - "Star Guitar" (2002) Hypnotique mise en image d'un motif répétitif : le paysage vu d'un train.
- The White Stripes - "Fell in love with a girl" Esprit bricolo poussé très loin : des pixels en... Lego!
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