Si l’on en croit les alarmistes (intellectuels, organisations professionnelles et artistes), la rue va mal. Et pourtant on trouve, en In comme en Off, dans les propositions artistiques présentées cette année à Chalon, des perles d’une qualité rare. Sont-elles « artistiques » ou « animatoires » ? Relèvent-elles de la « culture » ou de la participation festive ? Qui peut bien s’en soucier ? La rue offre le luxe absolu d’un éventail ultra-varié de tentatives et de formes diverses ; alors, pourquoi bouder son plaisir ?


Chalon commence pour moi par un entresort et se termine dans une cour transalpine. Entre les deux, des moments de découverte ou de retrouvailles ; quelques déceptions, bien sûr, inévitables dans la profusion des propositions. Mais pas franchement de malaise aigu, à part lorsque ma route croise celle des policiers et des CRS appelés « en renfort », pour quelle raison, bon Dieu ? Il est vrai que les rues et les avenues sont, la plupart du temps, vides de spectacles (excentrés ou concentrés dans des cours) et laissées aux piétons, aux bars et aux jeunes accompagnés de chiens. De là à sillonner ostensiblement la ville…

Les entresorts

Premier spectacle, premier pincement : Les Demeurées. L’histoire, toute simple, tirée d’un roman de Jeanne Benameur, met en scène une jeune paysanne et une institutrice, muettes, qui guident le spectateur de tableau en tableau. La force du jeu, l’actualité du texte, la scénographie imagée font de cette entrée en matière un moment de choix, qui rassure sur la vitalité de la rue.

Dans le même genre dit « entresort », la compagnie OPUS s’est illustrée depuis quelques années. Elle présente à Chalon, en Off, trois productions récentes, dont deux véritablement excellentes. Le Musée Bambana de Kokologo, servi de main de maître par le bagout de griot du comédien burkinabè, Athanase Kabré, égrène une palette d’inventions plus loufoques les unes que les autres, bien dans la veine du génie de la récupération dont font preuve les Africains. L’univers d’OPUS, spécialiste en la matière, a rencontré de façon très heureuse cette inventivité ancestrale.

Plutôt « théâtre de café », L’Instant Croxel met en présence deux excellents comédiens, Jean-Louis Cordier et Sandrine Bourreau, mis en scène par Pascal Rome. On a pu, il y a quelques années, apprécier le véritable vent de fraîcheur dans la qualité de jeu et de direction qu’apportait L’équipe des 26 000 couverts, dont Pascal Rome était le co-directeur. Dans L’Instant Croxel, Jean-Louis Cordier campe à s’y méprendre un représentant de commerce porté sur la bouteille et donne à son personnage de remarquables accents de vécu.

L’Europe

Moins intimistes, davantage basés sur l’image, deux spectacles européens ont marqué mon parcours : Casa-abrigo de Circolando (Portugal) et Tripodi, mis en œuvre par Stalker Teatro (Italie). On aime du premier l’imagerie de la mémoire, la poésie des métaphores visuelles, le jeu sur les espaces, la transformation de dispositifs de machines à coudre en vielles à roue. Le Nord du Portugal, ses maisons abandonnées, ses femmes enchiffonnées, ses chèvres dans les arbres rencontrent l’univers de Louise Bourgeois, sa mère-araignée, son fil tendu de génération en génération.

Du second, on retiendra surtout la douceur des gestes et des sourires, la beauté de ces tripodes-branches élaguées, l’étonnement d’un jazz en direct qui danse littéralement avec les interprètes et tient le spectateur en haleine d’un univers en développement. Le Piémont a envoyé à Chalon une programmation éclectique, du solo au nouveau cirque, de la performance au design. Quelques minutes avant Tripodi, c’était au tour de Paola Chiama de présenter The Real doll, projection d’images au féminin sur le corps de la performeuse enfermée dans une boîte d’exposition. Simple et efficace, ce projet oscillant entre danse et arts visuels (vidéo de Alessandro Amaducci), rafraîchit la palette des propositions en espaces publics.

En vrac

Impossible de citer tous les bons moments de découverte de ce Chalon 2008. Lucie B, dans Puisque les princes m’impressionnent, rend compte de façon touchante de son expérience de photographe à la rencontre d’un quartier. C’est honnête et sincère, dans la démarche comme dans le jeu. Le Panorama commenté de Grand magasin, sans prétendre être davantage qu’un jeu, détourne de façon fine et ludique l’ultra-numérisation ambiante. Tout finalement peut-être réduit à une case et à une touche d’ordinateur : les objets, les paysages, et pourquoi pas les gens ? Sous le couvert de la plaisanterie, ce sont de vraies questions, alarmantes, que pose l’équipe qui n’en est pas à son coup d’essai en la matière.

Sous chapiteau, la compagnie Escale poursuit son travail de danse contemporaine, cette fois sur le thème du Mur, celui de Berlin, mais aussi d’autres plus récents et tout aussi douloureux. Façades part d’un constat joyeux : il y a 20 ans, tombait le mur de la honte, mais après la démolition, comment dépasser le clivage, comment surmonter les différences, combien de prisons intérieures se construisent ?

Enfin, s’il faut en citer un petit dernier, pour la route, on signalera Les Démodés, de Léandre et La Tal. Seuls des interprètes vraiment excellents peuvent, comme le font ces trois compères, reprendre les numéros les plus classiques qu’ils enchaînent comme sans y toucher, sans volonté véritable de faire rire, mais en amenant tout doucement le public à entrer dans l’univers de ces trois clowns sur le retour, maladroits et désabusés, humains tout simplement et venus là pour gagner leur pitance.

Exemple parfait pour rappeler, encore une fois, que les artistes de rue sont des humains avant tout. Et qu'ils n'ont choisi leur métier, dur et pénible (on aurait trop tendance à l’ignorer ou à l’oublier), que par souci d’expression personnelle et de partage avec un public, composé d’hommes et de femmes semblables à eux.
Floriane Gaber




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