Interrogé la veille du débat sur la « crise d’identité » des arts de la rue, Jean Digne, le président de Hors Les Murs, pôle de ressources pour les arts de la rue et de la piste, affiche un optimisme loin d’être naïf. Faut-il rappeler qu’il a été un des pionniers du développement des arts de la rue en France et que son principal talent consiste, encore et toujours, à avoir au moins une longueur d’avance sur tout le monde ?


La crise ?


A la question, « la rue vous semble-t-elle en crise ? », Jean Digne répond franchement.
J.D. : La rue n’est pas la seule à être en crise, elle est un indicateur de l’époque ; c’est une forme de vivre ensemble, de travailler, de produire, d’échanger. Elle est sans doute moins en crise que les autres secteurs, car elle bouge, elle évolue. Il n’y a pas de visa dans la rue, pas d’interdiction, pas de privatisation, contrairement à ce qui se dit. Si la rue est privatisée, c’est pour la restituer à autre chose : du commerce aux voitures, maintenant aux bicyclettes, aux artistes : qui gagne sur qui ? Il y a plusieurs rues dans la rue, avec des temporalités différentes, qui changent. On peut parler de privatisation dans les centres ville, car ceux qui se l’approprient ont intérêt à le faire, mais il n’en va pas de même dans les quartiers. On ne parle jamais de la périphérie.

Simple Animation ?

Quand on lui rappelle une des principales thèses de Serge Chaumier, portant sur le côté « animatoire » des créations de rue, la réponse de Jean Digne n’est pas moins engagée.
J. D. : Les artistes s’adaptent au public. S’ils font de l’animation, c’est parce que la ville n’est pas assez animée ; il ne faut pas le sous-estimer. L’animation socio-culturelle n’est pas dégradante si elle consiste à donner de la vie. Certains le font très bien ; l’illusionniste de la rue de Buci, à Paris, par exemple. Il fait bien son travail et il attire l’attention des gens. Le public se met à la hauteur de l’énergie de l’artiste. Une animation vulgaire ne résiste pas dans la rue, alors qu’elle peut marcher à la télé. La rue est toujours une école buissonnière, un espace de découverte, dans les moindres recoins, on peut toujours trouver quelque chose. A l’opposé, l’Art, parfois si coûteux, peut être chiant. Dans la rue, je suis libre de passer si ça ne m’intéresse pas. Certains y font de vraies recherches ; la rue est le lieu du possible, un terrain d’essai, un laboratoire.

Amateurisme ?

J. D. : Un prochain numéro de Stradda (la revue publiée par HLM) portera sur la Catalogne, où le rituel urbain porte une dimension sacrée de « miracle dans la ville ». La rue traduit cette sociabilité, qui est plus forte en Espagne ; les artistes, eux, passent de la sociabilité au rendu esthétique.
Il y a beaucoup d’amateurs (au sens de « aimer faire quelque chose ») ; ils ont une place dans la société, dans la ville. Ils inventent, ils se risquent. La rue offre la possibilité d’écrire des histoires, en direct avec ceux qui vont les partager. Il y a, dans la rue, plus de possibilités que d’impossibilité, et de plus en plus. Il y a vingt ans, il n’y avait pas ce foisonnement de qualité.
Olivier Darné, qui travaille avec des abeilles dans les villes, dit « Il faut qu’il y ait beaucoup de fleurs pour qu’il y ait un peu de miel ». En rue, il faut trouver les fleurs, le miel, sous le béton. C’est le rythme de la vie et de la mort, il faut encourager les choses qui sont fragiles.

Jean DIGNE a été l’un des pionniers des arts de la rue dans l’hexagone, en créant Aix-en-Provence aux saltimbanques, qui eut lieu de 1973 à 1976. Il a ensuite créé l’école d’été du spectacle de rue et du nouveau cirque à Villeneuve-lès-Avignon et Manosque (de 1976 à 1982). Il a été directeur de l’ AFAA, de 1990 à 1999, et est actuellement chargé de mission au ministère des Affaires étrangères, et président de Hors Les Murs, pôle de ressources pour les arts de la rue et de la piste.

Floriane Gaber




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