En termes de journalisme, on appelle ça un « marronnier », un sujet qui revient régulièrement, comme les régimes en été ou les sapins à Noël. Les arts de la rue, développés en France comme dans aucun autre pays, sacrifient allègrement à la coutume de l’auto-déploration et se proclament « en crise » depuis des décennies. Le festival de Chalon dans la rue, 22ème du nom, a consacré une matinée à débattre du sujet. Retour sur le débat chalonnais, réponse de Jean Digne (le président de Hors Les Murs, pôle de ressources pour les arts de la rue et de la piste), et panorama du cru 2008, pas si amer que ça.
La fin de l’été dernier était marquée par la sortie, quasi confidentielle, du livre de Serge Chaumier,
Arts de la rue, la faute à Rousseau, chez L’Harmattan. L’auteur, sociologue et enseignant à l’université de Dijon, y tartinait à longueur de pages son désamour pour les arts de la rue. Certains soulignaient son courage et lui apportaient un soutien discret ; d’autres étaient choqués par la violence et la systématisation du propos et le faisaient savoir. Noyé dans les brumes de l’automne et la première édition de
Rue libre, l’ouvrage ne devait pas faire date. Et pourtant, un autre enseignant, Pascal Lebrun-Cordier (Paris I) décidait, cette année, de consacrer une matinée de débat à la question et d’inviter l’auteur, entouré de quelques artistes de rue.
Crises multiples
Prié de présenter sa thèse, Chaumier rappelle que cette « crise d’identité » s’inscrit dans un contexte plus général de crise de la culture dans l’hexagone, et d’en énumérer les facettes. Crise de l’intermittence, crise économique, crise de la diffusion, crise du politique, crise des esthétiques, crise des publics, mais surtout crise de la filiation, d’où le titre : la faute à Rousseau. A travers cette énumération, on se dit que le débat n’a pas avancé d’un iota depuis des décennies. On entendait les mêmes alarmes et les mêmes critiques il y a quinze ans, lors des réunions plénières qui rassemblaient artistes, programmateurs et décideurs, de Paris à Marseille, à l’invitation de Hors Les Murs et de Lieux Publics. Les termes restent les mêmes : haro sur la festivalite aiguë, alerte à l’instrumentalisation des arts de la rue par le politique ; l’auto-proclamation (« je suis un artiste ») est montrée du doigt, l’échec de la démocratisation culturelle montée en épingle … Le coup de grâce vient sans doute de « la faute à Rousseau » : les arts de la rue, en France, seraient endémiquement liés à la fête, populaire, se suffisant d’un « être ensemble », alors que la culture aurait pour visée l’élévation de l’esprit.

Réalisme ou castration
Après cette première salve, la parole donnée aux artistes présents n’a pas franchement de quoi rassurer sur l’issue d’un débat, basé dès le départ sur le ressenti plus que sur une analyse raisonnée des termes et de la problématique. Pour Pascal Larderet, directeur de la Compagnie Cacahuète, les rituels du troisième millénaire restent à inventer : «
Il n’y a rien eu de nouveau depuis 20 ans dans la rue, rien, rien ! ».
Bruno Schnebelin, directeur d’Ilotopie, fait davantage preuve de réalisme pragmatique et évoque ses nombreux contrats dans des contextes aussi divers que l’ouverture d’un important festival à Sidney ou la Fête dans la ville à Amiens : «
Il faut bien faire vivre la compagnie ».
Pour Christophe Huysman (compagnie Les Hommes penchés), l’état de crise est l’état même de l’artiste, donc... RAS. Cyril Jaubert enfn (Opéra Pagaï) déplore la castration artistique par le système « lieux de fabrique/festivals ».
Au loup !
C’est de la salle finalement que vient une parole de bon sens. Christophe Blandin-Estournet, directeur du festival Excentrique, lance tout haut ce que l’assemblée pense tout bas : «
Ce débat jette la confusion plus qu’il ne permet de clarifier les idées ». A force de lancer tout et son contraire, sans préciser d’où on parle et pourquoi on s’exprime … Car chacun, en fait, a ses propres réponses, ses pratiques forgées au gré des situations particulières qui constituent la carte hexagonale des arts de la rue. Bien sûr, les professionnels connaissent les dangers et les écueils mais leur métier consiste précisément à s’adapter et à faire évoluer les pratiques, chacun à son niveau, avec ses moyens. Evidemment, les questions posées sont les bonnes, même si elles ne sont pas les seules existantes. Mais en quoi regarder uniquement le côté vide de la bouteille peut-il faire avancer les choses ?
L’esprit anglo-saxon mise exclusivement sur l’échange de « bonnes pratiques », d’exemples de réussite ; les Gaulois préfèrent déplorer et résister, mais à force de crier au loup, le berger de la fable n’a reçu aucune aide, le moment critique venu. En ira-t-il de même des arts de rue ? La plainte et la revendication ne sont pas forcément les meilleurs moyens de communication.