Au théâtre 71 à Malakoff jusqu'au 30 novembre
Wajdi Mouawad délaisse un temps les fresques flamboyantes dont il a le secret, de Littoral à Incendies, en passant par Forêts, pour une œuvre en solo. Mais, seul sur le plateau, l’auteur-metteur en scène québeco-libanais revisite pourtant les mêmes thèmes : l’identité, la mémoire, les racines. Déroutant et bouleversant.
Un homme débarque torse et pieds nus, en boxer, et clame : «Mesdames, messieurs, je vous remercie de me laisser la parole ». C’est lui, Wajdi Mouawad, auteur, metteur en scène libanais installé au Québec, qui s’adresse au public, en même temps que son double sur la scène, Harwan, s’adresse à son jury. La soutenance de l’un revient à la mise à nu de l’autre. Seul(s) de, avec, et mis en scène par Wajdi Mouawad, du 12 au 30 novembre au Théâtre 71 de Malakoff Seuls : texte, mise en scène et jeu de Wajdi Mouawad
Du 12 au 30 novembre 2008 au Théâtre 71 (3, place du 11 novembre 92240 Malakoff)
L’étudiant de 35 ans ne parvient pas à mettre un terme aux 1500 pages d’une thèse de doctorat consacrée à Robert Lepage sur le thème : « L’espace comme cadre identitaire dans les solos de Robert Lepage ». Matière : sociologie de l’imaginaire. Entre réel et imaginaire, précisément, sa quête va le mener du Québec à Saint-Pétersbourg, d’une cabine de photomaton à une chambre d’hôpital.
De Forêts à Littoral, d’Incendies à Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, voilà plus de dix ans que l’artiste creuse le même sillon d’une œuvre foisonnante, malgré sa (relative) jeunesse. Même sillon, mêmes thèmes explorés dans une introspection au long cours. D’abord la guerre, jamais vécue mais si présente pourtant –« peut-être que si j’avais vécu la guerre, ce serait plus simple » lâche-t-il. Une guerre qui le contraint à l’exil, à l’âge de 8 ans. Puis la quête identitaire, les racines et le difficile cheminement de l’ailleurs à l’ici, la langue, les nœuds de la mémoire à démêler. « Comment dit on mémoire en arabe ? », s’interroge le personnage.
Seul au pluriel
Le fond est resté le même, seule la forme diffère. Les fresques, les traversées, les vastes groupes de comédiens laissent donc la place à un solo. Qui d’autre que lui pouvait-il s’y coller ? Mouawad est seul, mais seul au pluriel, comme l’indique le titre de la pièce. Il y a le public, il y a les fantômes qui peuplent sa mémoire, il y a ses proches, si présents dans son esprit, ou sur son répondeur téléphonique. Robert Lepage, sa sœur, son père, dont l’évocation offre au spectacle l’un de ses moments les plus poignants. Wajdi/Harwan, est tour à tour rejeton incompris et fils prodigue : c’est d’ailleurs le tableau Le retour du fils prodigue de Rembrandt qui est à l’origine de cette pièce et qui y tient une place symbolique, prépondérante.
L’art est aussi interrogé, et le devenir d’un artiste privé de son regard conduit le spectacle sur un chemin inattendu, et des envolées plastiques de toute beauté, malgré quelques longueurs. Car voilà Wajdi/Harwan qui transforme la scène en un amas de couleurs vives, se barbouillant le corps, barbouillant le sol, et de vastes panneaux mobiles. Du jaune, du rouge, du vert, du bleu, à profusion. Derniers éclats de couleur, de lumière, avant l’obscurité totale.
Entre plongée intime et questionnements universels, autodérision et émotion, narration subtile et mise en scène fluide, Mouawad signe un conte magnifique tout autant qu’un autoportrait en creux d’une richesse singulière. Heureux présage du prochain festival d’Avignon qui le verra, lui, artiste associé, en 2009, dix ans tout juste après y avoir livré Littoral. Un choc fulgurant. Et le premier d’une longue série.
Du 16 au 19 décembre au Théâtre National de Bordeaux Aquitaine.
Les 19 et 20 janvier 2009 au Théâtre Jean Lurçat scène nationale d’Aubusson.
Illustrations : © Christophe Raynaud de Lage
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