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L'immense Pina Bausch, qui sait si bien rendre en mouvement les plus terrifiantes angoisses, déçoit avec Bamboo blues, une évocation narcissique et anarchique de l'Inde éternelle, qui réserve quelques rares moments de grâce.

Une fois n'est pas coutume, on reste un peu sur sa faim à l'issue de la dernière création de la chorégraphe cultissime Pina Bausch. Au terme d'un spectacle de plus de deux heures, on a un vague sentiment de déception face à une longue démonstration d'auto-célébration narcissique de la part d'une artiste à laquelle, par ailleurs, les centaines de personnes assistant au spectacle — y compris l'auteure de cette chronique —, portent un immense et impérissable respect.

La chorégraphe de l'âme

Faut-il le rappeler, « Pina », comme on la nomme familièrement dans le métier, a une carrière à nulle autre comparable dans le domaine de la danse contemporaine. À la tête de la compagnie du Tanztheater de Wuppertal depuis 1974, elle a su instiller par touches subtiles dans l'art chorégraphique la suggestion des tressautements de l'âme, et rendre par le mouvement — parfois la parole ou le cri — les angoisses les plus terrifiantes comme les joies les plus simples.

Danses dramatiques ou drames chorégraphiques, ses spectacles, dans des scénographies monumentales invariablement confiées à Peter Pabst (capable de faire planter 8000 œillets sur un plateau), remuent l'âme : Café Müller, Le Sacre du Printemps, Orphée et Eurydice, Barbe Bleue relèvent d'une extrême violence expressionniste, tout en ayant la beauté d'œuvres déjà classiques. Le plus souvent, l'individu y est confronté à l'autorité du groupe ; le combat pour la survie, notamment des femmes, est un thème essentiel pour cette artiste née dans une Allemagne harcelée par les bombes.

Bad trip

Chaque nouvelle création de Pina Bausch fait donc événement. Pour cette pièce, la chorégraphe allemande a emmené ses danseurs à Calcutta et au Kerala, au cœur d'une Inde multiple, vivant avec enthousiasme ses contradictions entre tradition et modernité. Bamboo Blues est le résultat de cette expérience vécue en commun, témoignant des observations de chacun.

Sur une bande-son montée avec brutalité, mêlant électro-pop et musique indienne, les évocations de scènes quotidiennes succèdent à celles de l'Inde éternelle, figurée par une succession de longs solos par de longues danseuses majestueuses aux longs cheveux au vent, qui sont autant de portraits de femmes au sourire figé et extatique, tel celui des statues bouddhiques. La sensualité du peuple indien est rappelée dans de multiples duos où homme et femme se séduisent avec une espièglerie et une innocence toutes bollywoodiennes, et où la femme, presque divinisée, finalement domine l'homme, hystérique et... plus petit.

Le spectacle fonctionne ainsi comme une suite anarchique de souvenirs de voyage, comme les réminiscences confuses d'un rêve. On préfèrera la surprise et l'humour de l'anecdote, volontiers kitsch — une femme se lavant les cheveux dans un seau, un homme répondant à des commandes de livraison à domicile de l'autre côté de la planète —, aux longs moments de plénitude, d'une beauté indéniable mais suspendues dans une sorte de trip sans fin. Le blues nous guette alors, certes.

Bamboo Blues, de Pina Bausch, avec la compagnie du Tanztheather de Wuppertal, jusqu'au 2 juillet 2008, Théâtre de la Ville, Paris.

Magali Lesauvage



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