Mis en scène par Jacques Lassalle, le Figaro Divorce d'Ödön Von Horvàth fait son entrée au répertoire de la Comédie Française. Prenant appui sur l’intrigue imaginée par Beaumarchais et confrontant les principaux personnages - Figaro, Suzanne, le Comte et la Comtesse - à l’émigration, suite à une révolution (la russe plutôt que la française), Horvàth, qui écrit cette pièce en 1936 sur le chemin de l’exil, tire parti de ce carambolage temporel pour exprimer le désespoir que lui inspire la situation de l’Europe.
Anachronismes
Difficile de situer le contexte exact des événements historiques auxquels sont confrontés les personnages. Horvàth, secondé par Lassalle, se plaît à multiplier les références aux années 1930, alors même que les Almaviva, dans un premier temps du moins, ne se départissent pas du style et des manières d’Ancien Régime qu’ils ont reçus en héritage. Car là est le nœud de la pièce : la fameuse réplique de Figaro qui assénait au comte l’illégitimité de son pouvoir et de sa richesse, lui qui ne s’était donné que la peine de naître, trouve ici son envers.
Les origines du comte et de son épouse deviennent un fardeau : non seulement parce que cette révolution a forcé les aristocrates non ralliés au nouveau régime à fuir leur terres et le pays, mais parce que l’émigration révèle, une fois leur privilèges évanouis, leur totale inadaptation aux nouvelles réalités économiques et sociales. Floué dans la vente du collier, unique pièce de valeur emportée dans leur fuite, le couple, certain de voir l’Histoire faire machine arrière, n’abandonne pas son train de vie extravagant. Son aveuglement le conduira cependant à la déchéance.
Figaro sans maître
Inversement et par un retournement dialectique significatif, Figaro qui a suivi les Almaviva par amour pour son épouse Suzanne, image de la fidélité à ses maîtres (et par là-même de la servitude volontaire, car que signifie la fidélité entre deux parties dont le lien est par nature et à jamais inégalitaire ?) se rebiffe : la situation historique lui donne l’occasion de devenir « son propre maître » et par ailleurs, sa lucidité lui fait anticiper la ruine de ses employeurs.
Plutôt que d’attendre que le Comte soit conduit à le renvoyer faute d’argent, il convainc Suzanne de le suivre dans une bourgade bavaroise où il se (re)fait barbier. L’allusion malicieuse au
Barbier de Séville est un exemple de la noire ironie du théâtre d’Horvàth : toute allusion à l’univers sémillant ou héroïque de la littérature d’Ancien Régime accuse le prosaïsme et la platitude du monde petit bourgeois où sont englués ses personnages. Le nom même de Grand-Bisbille, ville où Figaro s’établit avec Suzanne est à la fois ronflant et ridicule, à l’image des notables qui constituent la clientèle du couple et dont Horvàth se plaît à mettre en avant leurs prétentions, leurs mesquineries et leurs travers.
Où va Figaro ?
Jacques Lassalle suit les intentions de la pièce. Peut-être trop. Y compris là où Horvàth ne sait pas vraiment où il va… Car qu’est-ce à dire de cet agglomérat historique qui mêle 1789 et 1917 et désigne toute révolution comme un remède pire que le mal ? Ödön von Horvàth semble avoir la nostalgie d’un ordre impérial évanoui avec la chute des Habsbourg et considérer la révolution comme responsable de l’émergence une classe dominante corrompue et médiocre. Voilà qui doit conforter l’habitué des fauteuils d’orchestre de la Comédie-Française dans ses convictions profondes.
Mais je reste quant à moi perplexe face aux scènes où l’on voit Figaro (Vuillermoz du reste génial) haranguant la foule dans un style de fascisme débonnaire, tandis que les pupilles dont il a la garde portent un uniforme et adoptent une gestuelle à mi-chemin entre les scouts et les jeunesses hitlériennes. Certes le texte y conduit à grand pas, mais la mise en scène plutôt que de l’illustrer aurait gagné à les problématiser.
Figaro divorce d’Ödön von Horvàth, mis en scène par Jacques Lassalle, avec Michel Vuillermoz, Florence Viala, Bruno Raffaelli, Clothilde de Bayser,
Denis Podalydès, Claude Mathieu
Jusqu’au 19 juillet à la Comédie Française
Illustration : photo Cosimo Mirco Magliocca
Julie de Faramond