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Année 1992

Surveillez votre gauche

Thibault et Besancenot sur écoute

Qu'elle ait servi à retrouver la trace du coiffeur responsable de la coupe de cheveux de Bernard Thibault ou à contrôler ce dernier dans la perspective de négociations, la boîte noire retrouvée à son domicile quelques semaines après l'affaire Besancenot alimente la paranoïa gauchiste. Et prouve qu'intrigue et coups fourrés sont toujours au cœur de l'action politique.

La découverte, à son domicile, d'un tournevis et d'une mystérieuse boîte noire sous le véhicule du leader de la CGT, Bernard Thibault ajoute à la paranoïa qui entoure désormais les milieux gauchistes (ou gauchisants) un élément objectif : quelqu'un les surveille, les espionne et les a l'œil.

Quelques semaines à peine après la révélation des filatures auxquelles se serait livrée une officine non identifiée sur la personne d'Olivier Besancenot, le porte-parole de la LCR, la pratique a non seulement de quoi inquiéter mais étonne par le manque relatif de réactions qu'elle a entraînées dans l'ensemble de la classe politique.
Certains se sont pressés de dénoncer les techniques employées mais personne n'a tenu à spéculer sur la seule question qui vaille dans ce genre d'affaires : pourquoi ? pour qui ? Des instructions ont été ouvertes sur les deux dossiers mais il semble qu'aucune piste ne soit filée sérieusement autour de cette épidémie d'espionnite aiguë des milieux de gauche.

La piste du coiffeur de Bernard Thibault

La presse s'est demandé innocemment ce qu'on pouvait chercher dans la vie si tranquille du jeune manitou de l'extrême-gauche français (dépôt, métro, dodo et lutte sociale), reléguant assez vite l'information au rayon des anecdotes de fin de colonne.
En ce qui concerne Bernard Thibault, les fins limiers de la presse ont supposé que la boîte noire aurait pu (peut-être) permettre la géolocalisation du véhicule et (pourquoi pas) contenir un dispositif d'écoutes radio. L'enquête révèle de son côté qu'aucune écoute n'était possible avec un matériel de toute façon non connecté. Dans tous les cas, pas grand monde n'a imaginé autre chose qu'un espionnage quasi amical susceptible de révéler enfin l'adresse du coiffeur criminel du chef de la CGT, l'heure de son arrivée chaque matin au siège de Montreuil ou l'imminence d'une opération des oreilles.

Laisser fuiter des "casseroles"

Ces deux informations n'en continuent pas moins de révéler des pratiques inquiétantes pour le fonctionnement de la République française et de sa soi-disant démocratie sociale, finalement assez proches des guerres intestines de l'Italie gangrenée des années 1960.
On n'est pas assez idiot pour croire que les techniques d'espionnage politique n'ont pas place dans une grande démocratie. L'exemple passé (et à venir) de la campagne américaine à la présidence nous le démontrera encore si besoin : il est de bon ton, dans le cadre de la guerre psychologique que se livrent les partis entre eux, les syndicats et les gouvernants, mais aussi les hommes, d'avoir importé dans le giron parapublic des techniques venues de l'espionnage industriel ou du renseignement.

Comme des Arthur de bas étage (cf la vidéo sur l'enseignement de Ségolène Royal pendant la campagne électorale), les hommes publics aiment désormais à laisser fuiter des « casseroles » sur Internet ou à livrer « off » des informations qui n'ont rien d'aimable (les maîtresses, les addictions, les perversions...) sur leurs concurrents. Les révélations de ce type ne connaissent aucune limite et embrassent aussi bien la vie privée que les affaires domestiques.

Les milieux de gauche (ou gauchistes) ont toujours été persuadés, à raison, qu'ils faisaient l'objet d'une surveillance étroite par les « agences » gouvernementales du renseignement. La nouveauté est qu'ils sont aussi et désormais filés par des entreprises privées particulièrement maladroites, si on en croit ces deux derniers épisodes, et qui œuvrent pour le compte de tiers non élus.
Si on s'interroge sur l'intérêt de ces filatures, on ne peut qu'émettre des hypothèses que seul un travail sérieux de police pourra valider, à considérer que la police se mette à travailler sérieusement sur le dossier. Seule nous reste donc la spéculation.

Faut-il chercher du côté d'un gouvernement droitier et féru d'américanisme qui monterait (hypothèse sarko-facho) des officines privées sous la jupe des RG pour d'autres fins ? Si l'on rapproche ces affaires des dossiers du Cabinet Noir de Dominique Villepin et de la fascination de Nicolas Sarkozy pour le milieu du renseignement, la chose pourrait se tenir, mais paraît trop énorme pour être crédible.

Le résultat de luttes internes à l'extrême gauche ?

Les cas Besancenot/ Thibault seraient-ils purement accidentels ou le résultat de luttes internes aux organisations qu'ils dirigent ? Peuvent-ils avoir soit mis en scène leur propre persécution (surréaliste mais théoriquement concevable dans leur univers mental), soit avoir été victimes, au sein de leur propre camp, d'une tentative de discrédit en vue de prochains rendez-vous ?
Les syndicats patronaux pourraient-ils être dans le coup et chercher à se doter d'informations essentielles (et personnelles) pour aborder les prochaines négociations sociales ? Après l'étalage des pratiques de l'UIMM et la réaction de vierge effarouchée un rien surjouée de Laurence Parisot devant la captation de l'accord sur la RTT par le gouvernement, on ne saurait s'étonner de rien. La piste patronale, directe ou indirecte, reste donc valide.

En tout état de cause, loin d'être anecdotiques, ces faits divers démontrent, s'il le fallait encore, que, même dans un soi-disant grand système démocratique comme le nôtre, la couche souterraine d'intrigues et de coups fourrés, les déterminismes personnels et talons d'Achille dissimulés des uns et des autres servent au processus de décision politique. Sans sombrer dans les théories du complot, on peut considérer sur certains dossiers essentiels (la représentativité syndicale, les retraites,...) que la vérité est ailleurs...

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Benjamin Berton - 03 mars 2009

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