Embedded jusqu'au 7 juin au Théâtre du Soleil
. En 2003, révolté par l'attitude des médias dans le conflit irakien, l'acteur Tim Robbins signe un pamphlet satirique, "Embedded" que Georges Bigot propose au théâtre du Soleil. Rencontre avec l'auteur et le metteur en scène.
Tim Robbins : Quand on me demande pourquoi faire une pièce sur la guerre, je réponds : "oui, c'est vrai, pourquoi faut-il que ce soit moi qui le fasse ? Où sont les philosophes, où sont les intellectuels, où sont les politiques, les écrivains ?" J'aimerais me taire et je le ferais si une autre voix existait. Mais malheureusement, cela n'est pas le cas. En 2002 et 2003, j'ai assisté dans mon pays à la docilité des médias qui ont soutenu et encouragé l'intervention des États-Unis en Irak. Ils ont exclu quasi totalement toute autre façon de penser. Quand une personnalité tentait de poser des questions ou de proposer une alternative à la guerre, elle était systématiquement attaquée par la presse. Devant cet état de fait, j'ai cherché à m'informer autrement. En particulier, et grâce à internet, j'ai consulté des journaux britanniques comme le Guardian et The Independent. Mais comme je faisais entendre une voix différente, les médias s'en sont pris à moi. Cela ne me posait pas de problème particulier. C'est quand ils ont commencé à inventer des histoires au sujet de mes enfants que j'ai décidé d'agir et que j'ai écrit cette pièce. Embedded est une tentative de raconter l'intervention américaine en Irak par d'autres biais que ceux du discours officiel. Il m'a semblé important de raconter l'histoire du point de vue des soldats. En effet, beaucoup d'entre eux se sont engagés pour des raisons économiques. Une fois de plus, les pauvres sont allés au combat quand les riches sont restés planqués.

Vous avez vous-même mis en scène votre pièce au États-Unis et vous avez également joué dedans.
T.R. Oui, je l'ai montée avec ma compagnie, l'Actors Gang, avec laquelle je chemine depuis maintenant vingt-six ans. Embedded a été jouée pendant quatre mois à Los Angeles, en 2003, un mois seulement après que George Bush avait débarqué sur le sol Irakien avec la bannière "mission accomplie". Puis nous avons joué durant quatre autres mois à New-York et ensuite à Londres.
Quelles ont été les réactions de la presse et du public aux États-Unis ? A Los Angeles, nous avons eu un article très gentil du Los Angeles Times. Mais c'est tout. C'est vrai que la bande-son était très punk-rock. Généralement, les critiques n'aiment pas le gros son. Jusqu'à la fin, les médias ont essayé de discréditer la pièce. Je ne pense pas qu'il s'agisse là d'une œuvre très importante au niveau littéraire. En revanche, je pense qu'elle est importante pour le public. Mais même si la pièce n'a pas du tout été soutenue par la presse aux États-Unis, elle a pourtant été un succès.
Vous êtes plus connu, surtout en Europe, comme acteur et comme réalisateur. Alors pourquoi le théâtre plutôt que le cinéma ?
T.R. J'ai écrit Embedded en juin 2003 et la première a eu lieu en juillet 2003. Un acte spontané qui n'aurait jamais été possible avec le cinéma. Et puis c'est très difficile de trouver les financements pour réaliser un film sur la guerre en Irak. C'est un sujet qui fait peur.

Pourquoi traduire et jouer Embedded en France ?
Georges Bigot : J'ai été touché par le courage de ces artistes américains qui, après la promulgation du Patriot Act, et alors que la presse était tombée dans une sorte de coma, ont poussé leur cri. J'ai voulu faire le relais avec cette autre Amérique qui résiste là-bas. En France, bien sûr, la prise de risque n'est pas du tout la même. Cependant, il m'a semblé essentiel de provoquer ce débat autour des médias, chez nous aussi.
T.R. C'est à Londres que Georges Bigot a vu la pièce et qu'il m'a demandé l'autorisation de la traduire et de la monter en France. J'ai adoré l'idée. En même temps, j'avais peur que sa production soit meilleure que la mienne et c'est d'ailleurs le cas ! Quand j'ai vu pour la première fois la pièce en français, à Bordeaux, j'ai été très touché. Mon histoire devenait une pièce sur les émotions que traversaient les personnages. Aux États-Unis, il s'agissait plus d'un défi : celui d'amener le public à se poser des questions et à penser différemment. A Bordeaux, j'ai constaté que la pièce pouvait fonctionner en dehors de ce contexte.
G.B. J'avais envie de monter Embedded. J'ai choisi de le faire avec le Petit Théâtre de Pain, une compagnie multilingue basée au Pays-Basque, que je connais depuis quinze ans. C'est une compagnie avec une éthique et avec un chemin de véritable troupe. Je leur ai trouvé beaucoup de points communs avec l'Actors Gang de Tim Robbins. Ce sont des professionnels rompus à plusieurs formes de jeu, engagés dans l'art de l'acteur. Monter cette pièce est aussi une tentative de renouer avec le théâtre engagé, une forme qui se cherche un peu en France aujourd'hui.

Dans la pièce, il n'est jamais question de l'Irak, mais de Gomorrhe, les Irakiens sont appelés Gomorrhites, et on dit Babylone pour Bagdad. Pourquoi ?
T.R. Ces noms ne sont pas plus signifiants pour le public américain que pour le public français. Mais je n'avais pas envie de dire Irak. Gomorrhe m'est venu de Saddam, prononcé en anglais, qui se rapproche de Sodome. Sodome, Gomorrhe... Gomorrhe, dans l'inconscient collectif, c'est un pays qui doit être détruit.
G.B. Cette utilisation des mots apporte une distance qui rend la pièce plus universelle et permet aussi d'affronter des publics d'une autre culture. Nous tournons la pièce depuis deux ans, et par exemple, nous avons rencontré des anciens combattants d'Algérie qui se retrouvaient sur certains thèmes.
Le point de vue sur les faits est pourtant très américain : aucun des protagonistes de la pièce n'est Irakien.
G.B. La pièce présente plusieurs mondes : le monde des journalistes, le bureau des plans spéciaux et le monde des militaires. On comprend qu'il s'agit d'une armée de pauvres. La pièce raconte aussi l'histoire de Jessica Lynch, cette femme soldat soignée dans un hôpital irakien et dont les médias ont fait une victime des Irakiens. Effectivement, il n'y a aucun personnage irakien, excepté le médecin qui, dans la version de Tim, n'était d'ailleurs qu'une voix off. Embedded montre que les victimes collatérales de cette invasion furent aussi les soldats américains.
T.R. Attention, le temps de la pièce se situe avant l'invasion de l'Irak et se termine au moment de l'invasion. C'est un fait qu'à ce moment-là, les soldats n'avaient pas de contact avec la population irakienne. A l'époque, on n'avait pas d'histoire à raconter au sujet des personnages du côté irakien, autre que celle du médecin. Aujourd'hui évidemment, il y aurait bien d'autres histoires à écrire...

Embedded deTim Robbins, par Georges Bigot et le Petit Théâtre de Pain Du 22 mai au 7 juin 2008 au Théâtre du Soleil
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