À l’heure de la fin de saison des séries télés aux États-Unis, revenons sur le cliffhanger, ce point culminant de stress que les scénaristes laissent en suspens à la dernière minute pour relancer la carrière d’un programme en perte de vitesse et convaincre les téléspectateurs de spéculer tout l’été sur ce qu’en sera la suite. Un article écrit avec les pieds : mes mains me retiennent du bout des ongles d’une chute mortelle.

L’origine du mot cliffhanger prête à interprétation. L’idée apparaît d’un point de vue littéral (cliff et hanger) au cours du roman-feuilleton A Pair of Blue Eyes en 1873. À la fin d’un de ses chapitres publiés mensuellement, l’un des personnages se tient d’une main à la corniche en haut d’une falaise et le texte s’arrête sur cet instant de tension pour inciter les lecteurs à acheter le numéro suivant. Le mot en lui-même ne sera publié dans la presse qu’en 1937.

Mais l’idée de tenir quelqu’un en haleine à la fin d’une histoire pour le convaincre d’écouter la suite le lendemain n’est pas vraiment neuve. On la retrouve dans la majorité des romans-feuilletons du XIXème siècle, notamment au cœur de l’Angleterre victorienne. Wilkie Collins, avec sa Woman in White en abusait déjà à la fin de chaque chapitre pour convaincre les lecteurs de se précipiter dès la sortie du numéro suivant du All the Year Round, journal de Charles Dickens dans lequel l’histoire était publiée. L’exemple le plus célèbre revient bien sûr à Shéhérazade dans les Mille et Une nuits où la princesse raconte des histoires interminables afin de convaincre le roi de la laisser vivre un jour de plus.

Le genre s’est élargi dès les débuts du cinéma muet avec notamment ce qui est l’ancêtre de nos séries d’aujourd’hui. À l’époque, les films étaient conçus en épisodes projetés chaque semaine ou presque. Il fallait convaincre le spectateur de venir les voir tous et chaque fin d’épisode laissait systématiquement le héros dans une posture dramatique. Avec The Perils of Pauline (1914), les lettres de noblesse du cliffhanger se sont écrites. Une jeune femme devient riche à la mort de son oncle et au cours des vingt segments du film, le secrétaire de l’oncle tente de s’emparer du magot en évinçant la jeune Pauline.

Purée, cette article est vraiment génial : mais vous n’avez encore rien lu, quand vous aurez attaqué le prochain paragraphe vous allez être sidéré. Ne cliquez pas ailleurs !

Cliffhangers en cascades

À la télévision, c’est l’épisode A House Divided – rapidement rebaptisé Who Shot J.R. ? – de la série Dallas qui a réellement popularisé le style du cliffhanger. Concluant la troisième saison en 1980, J.R. se retournait sur son fauteuil de roi du pétrole, découvrait un visage familier et recevait une balle dans la poitrine. Fin. Qui avait tiré ? Pour quels motifs ? J.R. était-il encore en vie ? Toutes les spéculations ont eu le vent en poupe aux Etats-Unis au cours de l’été qui a suivi. Et, miracle du monde sans Internet, en 1984, quand l’épisode fut diffusé sur TF1, les Français ont connu le même sentiment de confusion et de frustration les deux mois de trêves estivales.

Aujourd’hui, il y a deux types de cliffhangers : celui qui retient l’attention du téléspectateur pendant la publicité et celui qui ponctue la fin de saison. En France, parce que nous ne subissons guère plus d’une coupure par épisode, le cliffhanger mineur destiné à forcer le téléspectateur états-uniens à ne pas bouger de son fauteuil crée une sensation répétitive tant il est bénin. Sa conclusion arrive fréquemment dans la seconde qui suit le fondu enchaîné au noir et parfois avant la fin de l’épisode – à moins qu’il ne soit mis de côté voire volontairement oublié pour deux ou trois numéros de la série. Il se caractérise par une montée des trompettes s’il doit faire peur ou une montée des violons s’il doit rendre triste.
Le cliffhanger de fin de saison (ou du Season finale) doit être suffisamment fort pour créer un buzz autour de lui et suffisamment subtil afin de ne pas ressembler à une tentative désespérée des scénaristes pour relancer un intérêt factice et éphémère du téléspectateur pour la série. Parfois, lorsqu’un programme est en voie d’annulation, il permet de convaincre les téléspectateurs de soutenir le maintien de l’émission. Cela ne fonctionne pas souvent et, en conséquence, la série s’achève sans véritable fin : Carnivale en fut un exemple, mais le plus célèbre est certainement Twin Peaks.

Et en plus, j’écris ça alors que je suis dans un igloo au cœur de l’Alaska, qu’il fait une température glaciale dehors et que je n’ai plus rien à manger. J’espère que je vais pouvoir m’en sortir et finir mon article car voici un ours polaire qui est en train de détruire mon abri. Attention ! Ah ! À l’aide !

La suite en octobre prochain

Là où les choses se compliquent, c’est que le cliffhanger est devenu lui-même un moment phare de la série. Ce temps très fort où toutes les spéculations sont permises sur ce que sera l’épisode de la rentrée est lui-même une source de discussions dans les salons contemporains remplaçant celui de l’hôtel de Rambouillet : « à ton avis, comment ils vont finir ? ». L’effet est double pour le diffuseur : non seulement, il sait qu’on sera obligé de regarder le retour de la série à l’antenne si le cliffhanger est suffisamment motivant, mais de plus, il se doute qu’on parle déjà de ce que va être ce fameux point d’orgue. Et donc grosse audience en perspective pour le Season Finale. Le dévoiler c’est déjà un peu perdre la saveur de ce que sera l’épisode.
D’où l’alter ego du cliffhanger : le spoiler. De l’anglais : « gâcher », la promesse d’un spoiler s’explique d’elle-même. En substance : lisez la suite et vous n’aurez plus la surprise de ce qui se passera la prochaine fois.
Non, je suis sérieux. Ne lisez vraiment pas la suite.

Après la grève des scénaristes, la majorité des séries a été contrainte à une économie de moyens. La plupart s’est retrouvée amputée de plusieurs épisodes, les intrigues ont dû être resserrées. Ce fut le cas pour Lost, Desperate Housewives, 30 Rock, The Office ou bien encore How I Met Your Mother et Gossip Girl.
Pour Desperate Housewives, c’est un peu le quitte ou double, car la série n’a pas retrouvé son taux d’audience d’avant la grève. Afin de relancer son intérêt, les scénaristes finissent la saison en projetant les protagonistes cinq ans dans le futur et nous laisse découvrir une grosse surprise. La grande question sera de savoir si ABC laissera aux auteurs le temps de nous expliquer comment ce retournement inattendu a pu arriver.
The Office renoue avec une intrigue amoureuse au bureau, mais cette fois-ci entre Michael Scott, le patron pathétique, et une nouvelle responsable des ressources humaines, Holly (la charmante Amy Ryan). Reste à savoir si Michael va concrétiser son coup de foudre sur Holly ainsi qu’à comprendre ce qui s’est passé dans la tête d’une comptable ardemment protestante et qui se montre plutôt volage dans les dernières minutes de l’épisode.
Côté 30 Rock, on se jette trois mois dans le futur et le jeune page de la société finit dans une posture dangereuse en Chine.
Reste Lost. Le dernier épisode a été diffusé le 29 mai et si ceux qui ont déjà vu la saison quatre savent que six des rescapés du vol Oceanic 815 reviennent sur la terre ferme (restriction budgétaire ? explosion du cachet des acteurs ?) ce n'est pas pour autant que tous les mystères sont résolus. Et bien évidemment, la dernière image autour d'un cercueil relance toutes les spéculations lorsque le mouvement de la caméra s'arrête avant l'inévitable carton "Lost" sur le corps décédé. Il semblerait que le pape de la série et du cliffhanger à la chaîne, J.J. Abrams, compte bien nous infliger encore des retournements de situations improbables qui finissent par être insupportables mais nous, comme des drogués, on en redemande.

On pourrait croire que cet article va être considéré comme une anthologie du cliffhanger, mais attendez la suite.

Mark Seversen




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