Corps et âme, Chaïm Soutine a fait de sa peinture une expression déchirante des tourments de la chair. Confrontant son œuvre à quelques toiles issues de ses collections, le Kunstmuseum de Bâle rend hommage à un peintre en souffrances, grand héritier de la tradition.
Incarner par la peinture

L'exposition du Kunstmuseum de Bâle montre notamment cette allégeance aux trois grands genres — portrait, paysage, nature morte. Comme Picasso, l'artiste a compris que c'est en collant à la tradition que l'on peut bouleverser la peinture. Parmi les maîtres, Rembrandt occupe une place de choix : à la fois peintre de la chair et de l'esprit, le Hollandais sait déformer les chairs pour exprimer l'universel. En 1925, Soutine lui rend un vibrant hommage en peignant un Bœuf écorché aux couleurs électriques, réflexion sur la mort en forme de moderne Crucifixion.
Dans l'accrochage très sage du musée suisse, les natures mortes de Soutine provoquent le malaise du spectateur. Soutine y exprime la violence de l'acte de peindre et d'incarner un être, au sens propre du terme. Parmi plusieurs compositions verticales similaires, l'extraordinaire Canard sur fond bleu de 1925, ou La Raie de 1922, référence à Chardinet diffraction de l'image en couleurs multiples, exposent la chair tombante, niant la transcendance de la mort mais transfigurée. Flirtant obstinément avec la mort, Soutine peint face au motif : dans son atelier, il suspend les cadavres d'animaux à des crochets, au point d'importuner le voisinage. Un régime strict lui interdisant la consommation de viande, faut-il y voir un autre mode de consommation, par l'acte de peindre ?
Un peintre baroque
Les portraits ne sont que les versions « vivantes » de ces fascinantes monstrations de chairs rouges, jaunes ou vertes. Une Folle (1919) arrime la composition par ses longs doigts crispés sur ses genoux. Les grands yeux noirs, ronds comme des billes, de La Petite Fille à la poupée (1919) hypnotisent, tout comme l'ondulation du corps de La Femme en rouge (1924). Dans l'Autoportrait, dit Grotesque (1922), Soutine déforme son propre faciès au point de se défigurer et il fait de La Femme à la robe bleue (1924) une vision mortifère de la femme.
Les paysages déstructurés de l'artiste sont saturés de couleurs : proches des paysages expressionnistes de Van Gogh, les compositions s'en démarquent cependant par leur manque d'air, qui ajoute au malaise. Dans un tourbillon de lignes évoquant l'angoisse du réel (Paysage de Cagnes, 1923), la vision de Soutine est suffocante, étourdissante. Moderne, Soutine est aussi un peintre baroque.

(Illustr1 L'enfant au jouet; illustr2 Nature morte au violon pain et poisson; Illustr3 Portrait du sculpteur Oscar Miestchaninoff ; Illustr4 Le village La Gaude) Soutine et le modernisme Bâle, Kunstmuseum Jusqu'au 6 juillet 2008
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