Retrouver amoureusement ces corps blancs – ils ondulent en silence. Corps voûtés, bouche béante. Un sursaut, un affolement. Le ravissement d'une danse dont on ne sait plus si elle est macabre ou lumineuse. Les interprètes de Sankai Juku ont une fois de plus envoûté leur public, dans la nouvelle création d'Ushio Amagatsu,
Tobari, dont la première s'est jouée à Paris au Théâtre de la ville.
Silence : douleur ou plénitude ?
Comme des derviches venus d'un autre espace, d'un autre temps, ils viennent dessiner devant nous un autre monde, là est tout est calme et infini, à l'image du sable fin qui recouvre la scène, ou de la voie lactée qui sert de fond à certains tableaux ("II- Une ombre dans un songe", "V- Bleu nuit").
Tobari est employé en japonais pour évoquer le passage du jour à la nuit, et peut littéralement se traduire par "
comme dans un flux inépuisable". Un terme qui traduit bien le projet d'Amagatsu : toujours inspiré du butô, le chorégraphe est à la recherche d'une esthétique singulière, qui allie sans discontinuité l'expressionnisme et la contemplation. Il sait faire de la lenteur un art, de la dignité souffrante une beauté.
Vêtus de robes qui les font moines ou majestés, les membres de Sankai ne dansent pas sur la musique. Ils dansent
dans la musique. Composée par Takashi Kako, Yas-Kaz et Yoichiro Yoshikawa, celle-ci alterne les passages planants, hypnotiques, avec d'autres plus inquiétants. Aux reposantes clochettes succèdent les grondements. Le chaos règne sous la tranquillité de surface, car ce que ces corps blancs aux crânes rasés ne montrent pas mais suggèrent, c'est un impitoyable parcours, un chemin de croix vers l'impossible sérénité. Pas de méditation sans douleur, pas d'humanité sans cruauté.
"Néant sans limite"
Le langage des signes esquissé ici équivaut-il à un chant ou à des pleurs ? Lorsque l'un des danseurs s'avancent, et ouvrent sa bouche pour lancer un cri qui ne sort pas, n'avons-nous pas résolument basculé du rêve apaisant au cauchemar ?
Peut-être est-ce justement cette tension inexplicable, l’ambiguïté permanente qui nous fascine tant dans la vision des corps voués au silence mis en scène par Amagatsu. L’ensemble de la pièce se fond d’ailleurs dans une harmonieuse ambivalence. Les corps sont immatériels par leur blancheur et la lenteur qu’ils incarnent, mais sensuels par leur gestuelle statuaire, la peau tendue sous les mouvements éloquents.
Amagatsu a une conception du bûto toute masculine. Pourtant, comme l’avait remarqué Carlotta Ikeda, autre grande figure issue du butô, ses mises en scène ont quelque chose de très féminin. Ce ne sont pas seulement les robes, ni les corps pâles, et si minces qu'ils en deviennent androgynes. C'est aussi une douceur, l'exaltation transmise dans un imperceptible balancement, la vie et la mort insufflée par le moindre déplacement.
Et les spectateurs conquis recevront ce double souffle dans la communion et ce paroxysme paisible que la danse seule peut inspirer, et qu’on appelle aussi l'autre petite mort.
Amagatsu, le Théâtre de la vie
Comme lors de chacun de ses passages au théâtre de la ville, Ushio Amagatsu présente après sa création une reprise :
Toki, du 14 au 17 mai au Théâtre de la ville. Des propositions couplées qui soumettent à chaque fois les lignes essentielles de son travail au public : à partir de la la lenteur et de l'exacerbation des corps qui fonde la gestuelle du butô, le chorégraphe diffuse dans chacune de ses pièces une pensée philosophique, chargée d'une poésie plénière et vitale. Les références littéraires ne sont jamais loin, d'autant plus que la danse des Sankai se distingue par une puissante théâtralité (on pense à
Beckett pour l'absurde, à
Artaud ou
Lautréamont pour la ferveur et la cruauté). Et l'être humain, dans sa grandeur et sa misère, y reste le premier et l'ultime matériau de toute création.