Autour de la sortie de J'aimerais partager le printemps avec quelqu'un
Délégué général du festival Pocket Films depuis sa création, Benoit Labourdette est à l'origine de J'aimerais partager le printemps avec quelqu'un - c'est lui qui a mis entre les mains de Joseph Morder un téléphone portable muni d'une caméra.
Entretien autour d'une forme nouvelle de création, de ses implications et de l'avenir du cinéma.
Que pensez-vous du résultat ?
Depuis quatre ans, les artistes à qui nous avons proposé cette dynamique et ceux qui nous ont envoyé spontanément des oeuvres se sont tous approprié l'outil à leur manière, il n'y a pas de traits communs. En revanche, on peut dégager quelques particularités nouvelles à cet outil : tout d'abord, nous avons presque tous un téléphone portable. Et, pour des raisons strictement commerciales, à terme les téléphones seront tous munis d'une caméra vidéo. Cela peut sembler anecdotique, mais c'est un fait social nouveau. Sans qu'on s'en rende compte, cela change notre rapport à l'autre, à la mémoire, à la production et à la diffusion d'images.
En quoi l'outil influe sur la création ?
On peut aujourd'hui filmer tout à tout moment, sans avoir eu besoin de décider de prendre une caméra. Nous sommes tellement accoutumés à avoir ce téléphone sur soi que lorsqu'on filme, bien souvent, on filme sans même regarder dans le viseur, on « cadre » directement en plaçant le téléphone au dessus de sa tête, où à côté, etc. Bref, on n'a plus l'écran du viseur de la caméra entre nous et l'objet qu'on filme, on acquiert inconsciemment la compétence de savoir ce qu'on filme même lorsqu'on ne regarde pas dans le viseur, on a comme un oeil mécanique dans la main. Il y a des implications sociales, et il peut y avoir des implications artistiques. Et enfin, le téléphone n'est qu'un élément, dans notre univers actuel, de la « convergence numérique » et des réseaux. Le film qu'on vient de tourner peut immédiatement être envoyé, publié sur un blog. On est soi-même producteur et diffuseur, il n'y a plus de médiatisation par des acteurs comme les chaînes de télévision par exemple pour que des films soient diffusés. Je ne dis pas que c'est bien, je dis que ça change des choses dans nos relations à l'image et que ça vaut la peine d'être interrogé.
Joseph Morder a choisi le genre du journal intime. Pensez-vous que ce type de support (le téléphone portable) puisse s’adapter à la fiction ? Ne conditionne-t-il pas le rapport même à la création ?
En effet, du fait de sa position quotidienne dans notre poche (qui oublie son téléphone en partant de chez lui ?), le téléphone est l'outil idéal du journal, de la prise d'image spontanée. La fiction, au sens classique, n'a a priori pas besoin du téléphone portable, car s'il y a mise en scène, alors autant prendre une bonne caméra. Mais, le téléphone et les caméras de poche diverses font évoluer le processus même de l'écriture cinématographique. Classiquement, on écrivait un scénario, et puis on tournait. Aujourd'hui, il y a des réalisateurs, qui font des films de fiction, à partir d'images qu'ils ont captées dans la vie de tous les jours, et qu'ils « raccrochent », à l'étape du montage, à une fiction qui s'invente, qui s'écrit, à mesure des rencontres dans la réel. Alors, cela ne donne pas le même type de film que ce qu'on a l'habitude de voir, mais c'est bel et bien de la fiction. Jean-Charles Fitoussi, dès 2005 avec « Nocturnes pour le roi de Rome » (long-métrage) a employé cette technique, et Jean-Claude Taki, prix du public en 2005 et grand prix du jury en 2006, utilise cette méthode. C'est une nouvelle piste, très riche, pour le cinéma de fiction. On la voit à l'oeuvre dans le dernier film de Brian De Palma, Redacted, par exemple.
Il est difficile d’envisager J’aimerais partager le printemps avec quelqu’un dans les mêmes termes qu’un film plus classique. Pour vous, est-ce encore du cinéma ?
Je pense que c'est bien plus du cinéma que certains films académiques qui sortent aujourd'hui. Je ne veux pas dire que le téléphone portable est l'avenir du cinéma, c'en est en tous cas l'une des pistes. Car le cinéma a toujours été basé sur l'exploitation d'une technologie innovante, pas forcément faite pour cela au départ, pour l'expression artistique et narrative. Les cinéastes sont des inventeurs perpétuels. Le cinéma n'est pas quelque chose de figé dans ses formes de production, de narration. Souvenons-nous que « Naissance d'une nation » de DW Griffith, au début du siècle dernier, le premier long-métrage du monde, était donné pour être un échec commercial, car les films n'étaient à l'époque que des courts métrages. Aujourd'hui, le long métrage semble la règle immuable du cinéma. Le cinéma est un art du mouvement, et un art en mouvement. L'avenir du cinéma commercial, par exemple, c'est les films en relief, tout le monde le sait. On peut poser la même question : est-ce encore du cinéma ?
Quel avenir a pour vous la création audiovisuelle avec téléphone portable ? Peut-on imaginer que des cinéastes professionnels s’en emparent, comme ça a pu être le cas pour le numérique. Ou, étant à la portée de tous, cette forme de création n’est-elle pas destinée à rester plus largement dans la sphère amateur ?
Les professionnels s'en emparent déjà, et la qualité des caméras des téléphones, ou des appareils photo numérique, s'améliorant de mois en mois, dans très peu de temps, on ne sera même plus dans une opposition entre amateurs et professionnels. C'est simplement un outil, présent, comme l'est le stylo pour écrire ou l'ordinateur, un simple outil, disponible pour tous. Ce qui est plutôt bien, car le cinéma s'empoussière d'être pris dans le carcan de la technique. La technique se libère, s'ouvre, et cela ne peut qu'être bénéfique à la création et à son renouvellement. Cela pose aussi de vraies questions de « modèles économiques », il ne faut pas se le cacher, qui ne seront jamais résolues, sur lesquelles il y aura toujours des choses à inventer.
Illus.1 : J'aimerais partager le printemps avec quelqu'un
Illus.2 : portrait du cinéaste Marcel Hanoun, © Nathalie Prebende (Pocket Films 2007)
Illus.3 : Redacted, Brian de Palma
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