L'Opéra de Paris ouvre à nouveau son répertoire au chorégraphe suédois Mats Ek. Pièces narratives fort opposées, La Maison de Bernarda et Une sorte de... mêlent onirisme, humour et violence, et éprouvent la virtuosité éblouissante des interprètes.

Mats Ek vient du théâtre et sa danse, narrative, s'en ressent. Attentif à la mise en scène et à l'expression des danseurs, le chorégraphe n'hésite pas à faire murmurer, grimacer, hurler, voire gueuler ses interprètes. Après Giselle, puis Appartement, spectacle sur la terreur domestique créé par le ballet de l'Opéra en 2000, Mats Ek s'en prend à nouveau au corps des danseurs de la compagnie parisienne en leur imposant gestes tendus et sauts multiples dans deux pièces où s'opposent vie et mort, rêve et réalité.

Mortification de la chair La Maison de Bernarda, créé en 1978, s'inspire d'une pièce de Federico García Lorca marquée par le romantisme noir d'une Espagne contrainte dans sa chair par les dogmes religieux et politiques, et transfigurée par un surréalisme à la Buñuel. À la mort du père, la veuve Bernarda garde jalousement ses cinq filles enfermées. Des jumelles, une aînée promise à un mariage de raison, une bossue, une cadette sensuelle, une bonne compatissante : au son de pièces pour orgue de Bach et de guitare espagnole, les six danseuses interprètent une partition tantôt stricte, tantôt espiègle, en gestes larges et secs, contraints par de grandes robes noires annihilant la réalité du corps. Les membres sont raides, les corps malmenés.

Grande ordonnatrice de cette mortification de la chair, Bernarda apparaît, le buste droit, les épaules larges. Mats Ek a choisi de confier ce rôle à un homme : Kader Belarbi (en alternance avec Manuel Legris), effrayant de raideur, surgit dans la torpeur pour administrer châtiments corporels et semonces vociférantes. À corps et à cris, les jeunes filles clament leur sensualité, notamment la jeune sœur (énergique Caroline Bance), en proie aux tourments de l'amour charnel. Le drame est au bout de la terreur, mais on ne peut distinguer la raison de la folie.

Ballet dada

Le tragique et la noirceur de Bernarda tranchent avec l'humour et la dérision grinçante d'Une sorte de..., de vingt ans postérieur. Sur une musique en fanfare d'Henryk Górecki, c'est ici l'univers claustrophobe du rêve. Se mêlent une ambiance de comédie musicale « Cotton Tail » et des réminiscences surréalistes, avec des perspectives à la Chirico où se déploient des individus grotesques qui semblent tout droit sortis d'un film de Tati. Deux duos (Nicolas Le Riche Nolwenn Daniel et Miteki Kudo Benjamin Pech) incarnent le rêve fou du couple, ses aspirations et ses aberrations, sa beauté et sa violence.

En costume de ville années 40 (déjà visible dans Smoke, ballet filmé créé en 1993 pour Sylvie Guillem), ils sont bientôt rejoints par d'autres danseurs qui, jusqu'au ras du plateau, accomplissent une danse éprouvante de sauts, où exultent les corps. Les capacités expressives et mimiques des interprètes sont sollicitées au point de créer le malaise. Entre comique et tragique, l'hystérie collective gagne les danseurs. Des ballons éclatent, les couples courent, se rejoignent, se séparent. Jusqu'à ce que les corps soient emportés, comme des feuilles mortes, et que l'absurde réalité reprenne sa place.

Crédits photographiques©Anne Deniau

Mats Ek. La Maison de Bernarda, Une sorte de... Opéra de Paris, Palais Garnier Jusqu'au 11 mai 2008

Magali Lesauvage



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