L'obligé de la Couleur de ses lèvres, éditeur
Je déambulais à la FNAC des Halles, l'œil paresseux, au milieu des étalages insipides, quand je tombai sur un trésor.
Poursuivons. En guise d'épigramme, la mise en place d'un programme en trois points. Ecrire (comment) : l'imperfection de la mort/ la perfection du malheur/ la joie. Annonce d'un art poétique, qui paraîtrait fade s'il n'était pas teinté d'une réjouissante humilité.(Tout est dans le « comment » encore en suspens !) Et puis, cette « joie » finale m'intrigue : enfin, me dis-je, le dépassement du poète maudit ? Baudelaire terrassé par René-Guy Cadou ? Voyons la suite. D'abord, le meurtre. La rupture sur laquelle tout se construit. Pigmenté de mort, d'apparition infanticide, le corps du sens intime. Ecrire. Puisque toute langue est le rebut de sa filiation, il faut poursuivre, d'une seule voix, l'antériorité dérisoire. L'écriture, souvenir d'un traumatisme ? Pas très original…Mais ici, cette blessure initiale génère un flot d'ordure, une régurgitation, contre laquelle il faut lutter, dont il faut inverser le dynamisme : il s'agit de vomir l'impunité du son, mais comme bruit de canule adouci, décrotté. Cette activité de sédition consiste à proposer que le milieu/jaillisse de l'excroissance. La parole poétique se fait point fixe, s'oppose au flot bourbeux des traumatismes personnels : Immobile, dans ce qui n'a de cesse/de resssourdre,/de panser chaque frilosité du corps. La parole devient épaule éjectée, mutilante, car écrire dresse le cadastre immature de la mutilation : la poésie claudique, pré-bot. Ballottée entre aveu et rejet, elle reste bancale. Et c'est là qu'intervient une autre définition de l'écriture : l'abolition du possible, sa luxure, l'écrit. Evidemment, on est d'abord déçu par la banalité de cette resucée sadienne, l'équivalence plume et pénis : Mystiques honteux, nous ne tolérions pas de jouir hors de la montée du sperme./ Je brûlais d'écrire. Mais le parcours se fait plus complexe. Ce qui semble intéresser l'auteur, au-delà du principe d'énergie vitale, c'est mimer le geste érotique : J'appelle Ecrire/recouvrer parodiquement la jouissance impubère ;/dilapider par le mime/le sang qui alarmait son pommeau/au faîte des graminées, récidivant la finitude/au profil d'orgasme diffus, couronné/de malédiction ouverte. Le sexe, c'est le noyau obscur qui motive la parole. Le sexe, seul point stable pour exprimer le meurtre initial : omission sexuée de la chose à dire, chose écarlate. Cette révélation passe par un mouvement continu de négation, poussé à l'extrême. On dirait parfois Mallarmé, lorsqu'il s'est détaché de Baudelaire : La passion sacrilège/pour l'acmé de la perte qui,/m'abolissant,/inaugure le théâtre de la Mort,/suprêmement prostitué/à la virginité de ses fards. C'est bien la fin des idéaux romantiques : écrire est une atteinte à la dépravation positive qui inventa la fleur (adieu, les Fleurs du Mal !) car il n'y a pas d'incorporable révélation, pas de Moi-je ailé. Mise à mort explicite du poète maudit, confit dans le spleen : Seule l'écriture/me rend encore tolérable/l'idée du bonheur/et intolérable/l'idée de ne pas être . Et c'est l'effondrement dans le bonheur d'écrire. La Muse a cessé de faire souffrir les hordes de poètes en proie à la page blanche. Ce n'est plus l'heure du poète tourmenté et marginal ; désormais, c'est le langage lui-même qui se retrouve excentré, mis en danger. Il faut rendre la Langue à sa puissance de déception, à ce qui feint en elle de se perdre avant de vous atteindre. Pas d'hypocrite recherche de la pureté : il faut réencrasser l'absence au monde, à qui tout s'empresse de faire sa toilette funèbre. Un seul geste est vital, celui de la fiction, c'est-à-dire de la mort continuellement recréee : Nous inventons la mort pour ne pas mourir de la recéler. La poésie arrête de nous voiler la face. Et nous agresse ouvertement. Le poète en appelle à votre haine de la poésie, ce bourgeon dans l'air, démembrement atroce, dites-vous. Il exige la désunion plus hospitalière que l'entente. Pourquoi conserver un rapport polémique au lecteur ? Parce que tout signe, pour devenir signe, tombe en disgrâce. Parce que le poète travaille à /réconcilier/des inconciliables-par-faiblesse:/le NON et l'AMOUR. Vaste programme. Parole bancale, parole excentrée, parole de discorde : comment, dans ces conditions, dire l'amour ? Par le cri. Je soupçonnais le moindre de tes cris de porter l'encre à sa beauté éparse, à sa fixité éperdue. Se démunir de l'émotion blanche : la parole n'accueille que l'ossature du souffle. Loin de l'urbanité d'écrire, ses infectes sarabandes, il s'agit de quérir ingratitude époumonée du verbe. Pourquoi le cri ? parce que le monde n'est fait que de fragments. C'est la fin définitive de l'Unité romantique, car le centre glisse/oriente ses porcelaines/agenouillées dans leurs brisures.
Après la table des matières, dernière pirouette ironique : Feins de/pouvoir/devant qui/peut,/afin/qu' il/puisse. Appel à suivre. A toi, lecteur, d'accomplir à ton tour le geste de la fraîcheur morcelante, la parole poétique. Mais attention ! Si la vérité n'engendre pas l'amour, tais-la. E a raison de nous parler. Ce joyau est à 10 euros. Tiré à 400 exemplaires. Allez déambuler à la FNAC des Halles.
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