Martin Scorsese rend hommage, une fois encore, au rock’n’roll en filmant les Stones dans Shine A Light. L’occasion pour nous de repenser le rapport des cinéastes au rock, matière sonore et parfois matière première de ce que l’on nommera par facilité les « films rock » - le cinéma ayant multiplié les pistes pour le filmer. Petit aperçu, en attendant de s’y plonger plus longuement.


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Bandes originales qui ressemblent souvent à des compilations de fans, adaptation de la comédie musicale aux déhanchements sauvages et aux guitares électriques, scénario accueillant la présence des groupes et des concerts... Dans les rapports tumultueux qui lient rock et cinéma, une solution faussement simple serait de discerner les documentaires rock des fictions rock. Problème : lorsqu’un groupe joue live et qu’il est filmé, on est nécessairement quelque part dans le documentaire. Pour autant, la musique porte en elle sa part de fiction, son récit ou sa dimension romanesque. Peut-être est-ce pour ce rapport complexe que cinéma et rock (et la musique en général) ont si souvent donné lieu à des films hybrides et passionnants.
Si l’on se base sur les catégories documentaire / fiction, il est étonnant de remarquer que c’est le cinéma de fiction qui a immédiatement intégré le rock comme un argument « de vente » très efficace et rentable. A peine Elvis Presley a-t-il fait parler de lui et de sa belle gueule, le cinéma lui tombe littéralement dessus. C’est en 1957, et Jailhouse Rock devient immédiatement un film culte et très populaire. C’est en fait avec l’immense succès public de Rock Around the Clock en 1956, peut-être le premier « film rock » que les studios américains sentent le potentiel de faire tourner les pop stars du moment. Presley apparaîtra l’année suivante dans King Creole de Michael Curtiz.

Un mouvement général

Mais c’est avec la nouvelle génération de rockeurs, apparue au milieu des années 1960 (Stones, Beatles, etc.) que les films rocks les plus passionnants voient le jour. Tout d’abord parce que cinéastes, musiciens et public participent alors d’un même mouvement général, tendant à réclamer plus de liberté, et au passage la paix dans le monde. D.A. Pennebaker s’avère à ce moment le cinéaste le plus proche de toute la scène musicale du moment, ce qui lui permet de filmer comme personne les Stones, Jimi Hendrix, ou encore Bob Dylan dans le mythique Don’t Look Back en 1967. A la fois captation de concerts historiques, mais aussi portraits percutants et pertinents des artistes de l’époque, ses films inventent le documentaire rock dans sa forme désormais classique.

De l’autre côté de l’Atlantique, le britannique élégant Peter Whitehead participe aussi à son époque, les Swinning Sixties qui touchent à leur fin. Proche des Pink Floyd, des Stones et de tous leur entourage, il développe une vision bien plus noire et désabusée de cette jeunesse dorée (lire les Swinging Sixites dans l'histoire du cinéma anglais). Sous sa caméra, on découvre surtout le spleen d’un Brian Jones, la naïveté des fans des Sixties et de leurs années folles, derrière des titres ironiques tels que Tonight, Let’s all make love in London (1967).

Trip halluciné

Qu’ils soient sensibles ou non à la rébellion exaltée des rockeurs de la fin des Sixties, beaucoup de cinéastes ne peuvent cacher leur fascination. Jean-Luc Godard, pas exactement le cinéaste le plus rock qui soit, décide de consacrer un film aux Rolling Stones en studio, en train d’enregistrer Sympathy for the devil en 1968 (le film aura, selon son montage, ce titre ou encore One+One). Point de jeu complice avec les musiciens ici, mais une caméra distante et sobre, qui capte attentivement l’élaboration d’un chef d’œuvre musical.

A la même période, en 1966, c’est tout aussi curieusement Michelangelo Antonioni qui signe le film le plus en phase avec l’esprit musical des Swinging Sixties, Blow-Up, film dans lequel on aperçoit dans une scène de concert les Yardbirds jouer live. Un film de fiction qui se plonge dans la scène artistique de son époque, une proposition qui finalement ne se reproduira que peu. En 1968, un film en forme de trip halluciné emploie Mick Jagger dans le rôle d’une star du rock mégalo et folle : Performance, premier long métrage de Nicolas Roeg, mélange habilement la fiction et le goût pour le travestissement que partagent les stars de l’époque, qui aiment à susciter le doute. Le petit jeu de dupe est poussé jusqu’à inclure des images en Super 8 des ébats qu’on imagine non fictifs de Jagger avec sa blonde de l’époque, Anita Palemberg. Un passage culte pour beaucoup, fans ou non des Stones...

Portraits d'artistes

Avec les années 1970/80, et les scènes artistiques qui se développent à New York et Londres autour de la musique punk et rock, une nouvelle génération de cinéaste débarque, ayant le rock pour centre d’intérêt principal, ce qui influencera leur style. Jim Jarmusch est sans conteste le plus talentueux de cette scène new yorkaise, avec Amos Poe ou Lech Kowalski. Ce dernier livrera des portraits de Dee Dee Ramones et de Johnny Thunder sans commune mesure, avec par exemple le bouleversant Born to Lose (2001). Participant à la scène punk, il parvient à en capter la vitalité, mais aussi la grande douceur voire fragilité de ces enfants du rock un peu égarés dans leurs propres rêves. Moins connu, Jem Cohen se fait remarquer pour ses captations de concerts de Fugazi, mais aussi pour des portraits d’artistes écorchés tels que Benjamin Smoke, où il rencontre un chanteur fantastique et méconnu, aux derniers jours de sa vie.

Combattre les conventions

En dehors des cinéastes/documentaristes qui vouent une large partie de leur œuvre et de leur vie au rock, on décèle chez d’autres cette passion au détour d’un film, d’une scène ou d’un plan. Todd Haynes, avec Velvet Goldmine puis I'm Not There, se joue des règles de la reconstitution pour tenter de percer un peu du mystère des mythes rocks Bowie et Dylan. En France, on pense bien sur à Olivier Assayas, qui filme les Sonic Youth, et insère une performance du groupe Metric dans le très musical Clean. Ancêtre et film culte pour beaucoup, Mona et moi de Patrick Grandperret est sans doute un exemple unique de film « classique » incluant des personnages punk, drogués et sympathiques (Denis Lavant entre autres) et une apparition hallucinée de Johnnie Thunder. Grandperret le rebelle ouvre ici une porte que le cinéma français refermera rapidement, avec maladresse mais en démontrant l’essentiel : une volonté affirmée de combattre les conventions du bien pensant.

Plus récemment, c’est dans le clip que de jeunes cinéastes ont pu faire leurs armes, et développer des univers cinématographiques personnels. Michel Gondry bien sûr, mais aussi Anton Corbijn (Control) ont franchi brillamment l’étape du long métrage. Et, tout près de nous, un site nommé la Blogothèque a développé l’idée des Concerts à emporter, nous offrant par là même l’immense talent, pour l’instant limité au format internet, de Mathieu Saura/Vincent Moon, qui après avoir filmé dans les rues de Paris tout ce qui se trouve de meilleur dans le scène rock actuelle, est passé dans la cour des grands avec Arcade Fire et R.E.M, pour lequel il signe les vidéos de leur nouveau site. Et Moon, à travers ses déambulations, de réinventer la captation du live, d’en faire un art vagabond, léger et créatif.

Illus.1 : Dont look back, D.A. Pennebaker
Illus.2 : Jailhouse rock, Richard Thorpe
Illus.3 : Blow-Up, Michelangelo Antonioni
Illus.4 : Born to lose, Lech Kowalski
Illus.5 : Velvet Goldmine, Todd Haynes
Illus.6 : Monterey Pop, D.A. Pennebaker

Laurence Reymond




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