Pour Julien Blanc-Gras Pierre Desproges était plus un écrivain drôle qu’un comique lettré. Un type qui a réhabilité le zeugma alors que Franck Dubosc ne maitrise toujours pas l'emploi du subjonctif.

" J’ai englouti tout Desproges vers 10 ou 12 ans parce qu’il traînait dans la bibliothèque de mes parents. Il a donc irrémédiablement imprégné mon cerveau, que je le veuille ou non. D’ailleurs, il traîne encore à deux pas de chez moi, au Père-Lachaise.

Est-ce que Desproges concerne les gens de moins de 50 ans ? Mais bien sûr, voyons. L’essentiel des comiques potables de ces 20 dernières années (des Nuls à Poelvoorde) découle de lui. Il a popularisé cet humour absurde (remember la recette du cheval Melba) qui lorgne du côté de l’Angleterre des Monthy Python à une époque où la France somnolait encore sous le règne de Louis de Funès. Cet humour, il l’agrémentait d’une subtilité littéraire toute française. Plus un écrivain drôle qu’un comique lettré, en somme. On parle ici d’un homme qui a réhabilité le zeugma. L’amour de Desproges pour la langue frôlait l’obsession, alors que Franck Dubosc ne maîtrise pas toujours l’emploi du subjonctif. Il savait aussi maltraiter le français dans une oralité jouissive, ponctuée de ruptures de ton déstabilisantes et de grandes envolées lyrico-ironiques. Il brutalisait la langue avec respect, ce qui est peut-être la meilleure façon de lui faire l’amour.

Desproges est désormais consensuel, c’est d’ailleurs assez curieux. On cite à tour de bras son « on peut rire de tout mais pas avec tout le monde » à une époque où il n’est précisément plus possible de rire de tout, parce que tout le monde est crispé. Vous imaginez, aujourd’hui, un livre intitulé « Les étrangers sont nuls » ou un sketch commençant par « on m’a dit que des Juifs s’étaient glissés dans la salle » ? Par l’intelligence de son écriture, ces textes-là n’étaient jamais craignos. Car il se moquait plus des racistes que des étrangers ou des Juifs. Je crois même (mais je me trompe peut-être) qu’il se moquait de ses propres préjugés. Détail d’importance : c’était drôle. Et Desproges, « artiste dégagé », reste le seul mec à avoir réussi à humilier Le Pen médiatiquement.

Il manque parce que nos comiques actuels sont souvent inoffensifs, parfois démagos, rarement marrants. Il manque parce qu’il aurait su dégommer les blaireaux de l’ère Cauet-Sarkozy avec une finesse qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Pierre Desproges est donc coupable de son absence mais ses livres vous en convaincront mieux que moi. "

Julien Blanc-Gras



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