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Man Ray - Duchamp - Picabia à Londres

La révolution désinvolte


Man Ray - Duchamp - Picabia à Londres


A la Tate Modern jusqu'au 26 mai

A Londres, la Tate Modern rend hommage à une triade d’artistes essentiels du XXe siècle — Duchamp le révolutionnaire dilettante, Picabia le fêtard inspiré, et Man Ray l’expérimentateur —, qui mêlèrent joyeusement blagues potaches et recherches d’avant-garde.

Pour évoquer à la fois l’œuvre et la vie de ces trois artistes inclassables aux inspirations croisées, il fallait paradoxalement aux organisateurs de l’exposition le sens de l’ordre. D’où un certain manque de fantaisie dans l’accrochage de la Tate Modern. Mais on ne boude pas son plaisir à voir ici rassemblés près de 400 œuvres (dont le Nu descendant un escalier ou une réplique du Grand Verre de Marcel Duchamp) témoignant d’une période de l’histoire de l’art où tout semblait possible, puisque tout était à refaire. En effet, lorsque les trois artistes se rencontrent au début des années 1910, les valeurs morales comme les dogmes esthétiques se sont effondrés, avant que la Grande Guerre ne sape toute illusion de beauté.

Les « funny guys » de l’art moderne

Marcel Duchamp, Francis Picabia, Man Ray : trois hommes, trois styles, d’infinies possibilités. Le Normand Duchamp est charmeur mais réservé, tout en introspection réfléchie ; Picabia, Franco-Espagnol, est un excessif, un ogre généreux qui aime la vitesse, les femmes, la fête ; Man Ray, Américain d’origine russe, est, selon Henry Miller, un « practical dreamer », un rêveur concret qui met ses recherches techniques au service de l’onirisme. Tous les trois, ils vont contribuer à fonder Dada et le surréalisme, pour mieux ensuite s’en moquer, refusant les écoles et les clans. Pures individualités, ils considèrent l’art d’abord comme un « amusement ».

Ainsi Picabia, dont le premier acte subversif est d’avoir peint des toiles impressionnistes d’après des cartes postales, passe-t-il sans complexe ni souci de mode d’un style à un autre. Duchamp, après avoir révolutionné l’art avec le concept du ready-made, puis accompli son grand œuvre, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même (alias le Grand Verre) de 1915 à 1923, renonce à la pratique artistique à l’âge de trente-six ans pour se consacrer à sa véritable passion, les échecs. Man Ray, quant à lui, se fait le partisan du « moindre effort pour le meilleur résultat possible ».

Influences croisées

Duchamp et Picabia se rencontrent en 1911 au Salon d’Automne où ils exposent tous deux : le plus jeune, Duchamp, se cherche encore, et trouvera en Picabia un soutien lorsque l’année suivante son Nu descendant un escalier est rejeté par les cubistes du Groupe de Puteaux. Ensemble, ils échappent à la guerre, et se retrouvent en 1915 à New York, où ils mènent une vie de « sexe, jazz et alcool », fréquentent les Arensberg, collectionneurs autour desquels gravitent une multitude d’artistes et de critiques, et font la connaissance de Man Ray, alors peintre.

Revendiquant leur unicité, ces trois fortes personnalités vont s’influencer les unes les autres, tout en entretenant une amitié très forte par des parties d’échecs régulières ou des vacances en famille. Picabia insuffle à ses amis un état d’esprit, le goût de la rébellion et des plaisirs. Duchamp fait découvrir à Man Ray les ready-made, que l’Américain va photographier, et révèle à Picabia la beauté des formes mécanistes et l’intérêt de l’optique. Man Ray, enfin, fait découvrir à ses amis les capacités plastiques et conceptuelles de la photographie et du cinéma, et se fait le témoin des œuvres duchampiennes en les photographiant de manière systématique.

« Ne rien faire, n’être personne, surtout ne pas être utile à la société »

Tous trois amateurs de calembours plus ou moins subtils, ils tentent de se défaire le plus possible de toute soumission au goût, qu’il soit bon ou mauvais, comme en témoignent les nus réalisés par Picabia pendant la Seconde Guerre mondiale d’après des photos pornos. Indifférents aux rivalités entre artistes, Duchamp, Picabia et Man Ray conçoivent le geste artistique, chacun à leur manière, comme un acte de liberté pure. En dilettantes, ils revendiquent le droit, selon Man Ray, de « ne rien faire, n’être personne, surtout ne pas être utile à la société, ne pas expliquer ni se justifier ». Un discours qui va à l’encontre des conventions sociales, des exégètes de l’art et des obligations de rentabilité du marché de l’art, et qui reste aujourd’hui totalement subversif.

« Duchamp, Man Ray, Picabia » Londres, Tate Modern Jusqu’au 26 mai 2008

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Magali Lesauvage