Au théâtre de Gennevilliers jusqu'au 20 avril
Surprenants, étonnants, déstabilisants, les acteurs du L.A.P.D. défient les canons du genre et transmettent une énergie brute et dépouillée. Sur une frontière fragile entre l’intime et la fiction, John Malpede creuse un drame percutant ancré avec sobriété dans la maladie et la misère.
Royaume des damnés
Le L.A.P.D. de John Malpede, le Los Angeles Poverty Department fait la nique au réel Los Angeles Police Department. Composé à son origine en grande partie de SDF ou ex SDF, il est né d’un désir de connecter les forces sociales aux communautés de personnes vivants dans la pauvreté. Le L.A.P.D réalise des performances, des spectacles ou différentes formes d’interventions depuis vingt ans maintenant. Et John Malpede n’ a eu de cesse de renouveler ses moyens d’interventions esthétiques. Son théâtre est comparable au travail de Peter Sellars, plus connu en France, et avec qui il a collaboré.
Il résume sa démarche ainsi, « le théâtre se situe au confluent de problèmes sociaux, nous donnons des nouvelles du front à ceux qui sont à l’arrière», il poursuit, « c’est comme donner des nouvelles de l’Irak aux citoyens américains. Sauf que ça, ça n’arrive pas ! »,ponctue –t-il dans un accès d’ironie, et de finir « comme dit l’un des membres de notre compagnie, c’est la vie des bousillés et des damnés racontée aux habitants de Normalville… » L’humour acerbe et la dérision de cette tournure est révélatrice des liens de cœur qui unissent et éclairent cette communauté et tout à la fois du rejet qu’elle subit et combat.
Red Beard Red Beard
C’est le titre de la dernière expérimentation du L.A.P.D. présent pour la première fois en France. Red Beard, Barberousse en français est aussi le titre du film de Kurosawa (soit "Akahige" en japonais) que quarante comédiens « éphémères » se proposent de rejouer. L’équipe a travaillé avec des personnes de Gennevilliers, d’Ivry et de Los Angeles. Etonnée tout d’abord qu’une centaine de personnes aient souhaité participer à ce projet, Henriette Brouwers, collaboratrice de Malpede se satisfait que personne n’ait arrêté en cours de route.
Derrière donc : Barberousse sur une petite télé, devant : une quarantaine d’hommes et de femmes, scindés en groupe de dix pour quelques spectateurs à chaque fois ; une promiscuité troublante. Pour unique décor, des chaises et des poutres en bois, des tissus colorés créent un espace structuré, aéré, sobre et apaisant à la fois.
Nécessité
Le film, tout de retenu et de lenteur, montre aussi des éclats de douleurs. Dans une clinique isolée pour miséreux, un médecin hors norme « panse les plaies du corps autant que les plaies de l’âme », selon les mots de son jeune disciple. Une mise en abime saisissante. Sur scène on mime les plaies de l’âme avec des gestes pleins de sens, on joue avec la précision des regards filmés par le cinéaste et le temps qui s’étire, on jauge les tensions qui tissent des liens entre les hommes, on serre dans ses bras celui qui souffre, on observe celui qui gémit, ou on court à la recherche de l’Autre.
Le metteur en scène intègre mouvement et dynamisme, les rôles s’intervertissent, les distributions également, en français ou en anglais, pour ne pas s’installer et renouveler le regard.
Comme ce docteur atypique, John Malpede observe et saisit les traces de la souffrance et de la misère. « Comment brisez vous le cercle de la souffrance au moment même où les choses sont les plus accablantes et désespérantes ? » Cette interrogation formulée par le metteur en scène américain est le moteur de ce travail atypique.
Plaies
Le vécu de chaque acteur, parfois impitoyablement inscrit sur le corps, parfois sensiblement présent dans les expressions du visage donne à leurs présences une densité rare. Un homme noir aux longs cheveux, charismatique, partage le rôle du maitre Akahige avec un homme fin, grand et décidé, typé indien, ou un vieil homme aux cheveux gris et au visage marqué de trous et de bosses.
Il apparait clairement que ces acteurs diffusent une force singulière, presque mythologique, représentants qu’ils sont du monde et de ses plaies. Des fenêtres s’ouvrent sur le film, sur les attitudes et les regards, les gestes suggérés ou accomplis, les voix cassées ou assurées. Chacun est alors libre de recomposer son propre drame.

Crédits photographiques©Patrick Imbert
Red Beard Red Beard par le L.A.P.D. de John Malpede, au théâtre de Gennevilliers, jusqu'au 20 avril.
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