Dans Mon cadavre sera piégé, qu'il présente au théâtre du Splendid, Emmanuel Matte réalise un montage de textes de Pierre Desproges et les incarne dans le grand monologue d'un misanthrope... Pari ambitieux.
Emmanuel Matte : Ce spectacle est né d'un désir d'acteur. J'avais envie de travailler sur Desproges car je suis fasciné par son écriture. J'ai tout de suite évacué l'idée du one-man show. Tout d'abord, je viens du théâtre et il s'agissait pour moi véritablement de m'intéresser à l'auteur et à son écriture, et de mettre de côté le personnage public, sa personnalité, son charisme. Il était absolument hors de question d'être dans l'imitation.
J'ai donc élaboré un montage à partir de différents textes, puis je me suis tourné vers Julia Vidit qui m'a aidé à réaliser mon projet. Une pièce sur un homme qui parle et qui pense...
Julia Vidit : Emmanuel a d'abord rassemblé des textes qu'il aimait, qu'il ne trouvait pas datés et qu'il avait envie de dire sur un plateau.
E. M.: Je n'avais pas envie de faire une pièce "musée". Je voulais qu'elle parle d'aujourd'hui, que ce soit une pièce pour aujourd'hui. J'ai également choisi des textes qui pouvaient être crédibles dans ma bouche. Je voulais essayer d'évacuer au maximum le personnage Desproges et ne m'en approprier que les mots.
J.V.: Aucun des textes que nous avons sélectionné, par exemple, n'a été dit en scène par Desproges. Nous avons choisi ses textes les plus littéraires. Ce fut un immense travail que de se défaire du bonhomme. Emmanuel en était très imprégné parce qu'il aimait cet artiste.
En ce qui me concerne, je n'avais qu'un vague souvenir d'enfance de Pierre Desproges. Il ne me faisait d'ailleurs pas rire : je ne comprenais rien à ses sketches !
J'ai aidé Emmanuel à travailler sur la dramaturgie du montage que nous avions élaboré. Rapidement s'est dégagé le fil conducteur de la misanthropie. Cette misanthropie de Desproges naît d'une angoisse de la mort. Ensuite, nous avons eu recours au jeu pour lier les textes entre eux quand cela était nécessaire.
Flu: Le personnage que vous jouez s'exprime depuis une cabine en verre. Pourquoi un tel dispositif ?
J. D.: Comme pour tout monologue, se posent deux questions : qu'est-ce que le personnage fait ici, et pourquoi se met-il à parler ?
Nous avons cherché des idées d'actions, mais cela ne collait pas. Ses textes demandent une telle activité, pour l'acteur bien sûr, mais surtout pour le spectateur, que la moindre action annexe annule toute l'écriture. En fait, ce texte n'a qu'une seule vocation : être dit et être entendu.
En partant de l'idée d'un cercueil depuis lequel un homme parlerait, nous en sommes arrivés à cette boîte transparente, sur laquelle nous n'avons pas de réponse vraiment précise. C'est un espace qui permet du jeu. Peut-être est-ce une concrétisation du paradoxe du misanthrope Desprogiens : puisqu'il aime trop les humains pour les tolérer médiocres, il a besoin de s'exclure du monde, d'où l'enfermement dans une boîte. Mais en même temps, il a besoin du monde pour le vivre et le penser, d'où la transparence et la porosité de cette boîte.
Flu: Nos lecteurs vont finir par croire que ce spectacle est tragique. Pourtant des rires fusent du public.
E. M.: C'est bien la force du matériau Desproges. Le fond est tragique et pourtant les spectateurs rient.
L'écriture de Pierre Desproges fonctionne à d'innombrables degrés. Pris au premier degré, les textes de Desproges sont absolument tragiques et angoissants. Mais il existe toujours un degré qui peut être drôle.
Flu: Vous n'avez pas cherché à aller vers le comique ?
E. M.: Non, pas du tout. En tant que comédien, c'est même assez compliqué.
En effet, il faut jouer le premier degré tout en ayant conscience du second degré.
Flu: Mais vous incarnez le texte, c'est-à-dire que votre jeu reste au premier degré, n'est-ce pas ?
J. D.: C'est vrai que pour s'éloigner au maximum de Desproges, nous avons travaillé complètement au premier degré.
E. M.: La frontière reste malgré tout très fine. Si la mise en scène est très théâtrale, on frôle parfois le one-man show, par exemple quand le personnage vient en devant de scène.
J.D.: Oui, d'ailleurs le montage est construit sur cette base-là : plus le spectacle avance, plus cet homme sort de sa cage et s'approche du public.
Mon cadavre sera piégé actuellement au théâtre du Splendid
Propos recueillis par Catherine Richon
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