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Desproges en questions

"Etonnant, non ?"


Desproges en questions


Le saviez-vous ? Pierre Desproges n'a pas écrit son épitaphe comme le veut la légende. C'est n'est pas la seule info contenue dans ce papier interrogatif.

1. Est-ce que la minute de Monsieur Cyclopède était aussi chiante que dans mon souvenir ?

A moins d’avoir eu… un âge certain en 1982-1984, il est assez peu probable que vous ayez eu la chance de comprendre ce qui faisait l’intérêt de La Minute de Monsieur Cyclopède, programme d’une centaine de courtes séquences (moins d’une minute), produit par Serge Moati (le gros barbu qui fait des débats sur France 5) et qui reposait sur un dispositif spectaculaire minimaliste : un gars, une horloge affreuse (la même que chez votre tante Liliane), un jingle.
Ce qui vous paraissait alors mortellement chiant (un type en costume marron qui parlait de choses que vous ne compreniez PAS et terminait en disant immanquablement « étonnant, non ? ») était tout simplement absurde et ce qu’on appelait pas encore… décalé (mais par rapport à quoi ?).
Il suffit de reprendre quelques uns des titres de cette émission inclassable pour se rendre compte du degré de non-sense et de mauvais esprit (voire de mauvais goût) atteint par Desproges sur FR3 : défendons la veuve contre l’orphelin, bouffons du flic (suivi de bouffons du lion), égayons une veillée funèbre, dissolvons la monarchie absolue dans l’acide sulfurique, touchons du doigt le fond de la misère humaine. Spectacle familial par excellence, la Minute de Monsieur Cyclopède fit entrer Desproges dans les foyers français et avec lui, le second ou le troisième degré. Celui-ci ne devait, par la suite, plus en sortir, autorisant des décennies de cabotinage télévisuel et annonçant le retour triomphant du stand-up chroniqueur qui fait grincer des dents plus que tordre de rire.

2. Est-ce qu’il allait pas un peu loin des fois ?

Cette question est assez difficile à apprécier avec le recul. Desproges eut souvent des ennuis avec les gens avec lesquels il travaillait qui, eux-mêmes, pensaient en avoir avec les gens qui les lisaient et ceux pour lesquels ils travaillaient.
L’Aurore s’inquiétait régulièrement de la teneur de ses papiers acerbes, au point qu’il dut à l’intervention de Françoise Sagan, le fait de n’être pas licencié après une brève dans sa rubrique Chats écrasés, pas au goût de tout le monde.
Desproges fut, par la suite, quelque peu frustré en travaillant avec Jacques Martin, Stéphane Collaro et les autres dans la bande du petit rapporteur. La légende veut qu’il ait été coupé assez souvent au montage : trop caustique pour le petit écran ou parfois (c’est ce qui se raconte), pas toujours au mieux de son humour.

En tapant sur les institutions, les femmes, les faibles, Desproges avait toutes les qualités pour faire réagir. C’était son fonds de commerce et sa méthode. Dire qu’on ne va plus aussi loin aujourd’hui n’a pas beaucoup de sens cependant. Coluche fit par la suite plus consensuel mais beaucoup plus social. Le Luron faisait tout aussi politique et il y a eu, par la suite, toute une veine du comique (depuis Timsit, disons, jusqu’à Jean-Luc Lemoine) qui se fit une spécialité de tirer, sans avoir l’air d’y toucher, sur pas mal de nos travers.
Ses Chroniques de la haine ordinaire, radiophoniques, restent, avec le recul, ce qui fonctionnait le mieux chez lui, pour la simple raison qu’elles étaient bien travaillées, bien écrites et bénéficiaient d’une déclamation. Dans la France de Mitterrand, alors que Lang tenait la boutique culturelle et que SOS Racisme connaissait son heure de gloire, Desproges lançait une anti-démagogie qui paraissait un peu réac et peine à jouir, mais qui avait des accents visionnaires. Des ouvrages comme le Manuel du Savoir-Vivre à l’usage des rustres et des malpolis, en 1981, ont moins belle allure mais restent précieux pour leurs aphorismes et leurs vannes à deux balles. Une citation de Desproges vaut toujours mieux qu’une blague à Toto, une contrepèterie à la Devos. C’est bien plus branché et bandant.

3. Il était de droite ou de gauche, Desproges ?

France s’est longtemps distinguée pour sa capacité à classer les comiques (et les politiques, mais c’est eux qui l’ont cherché) en comiques de droite et comiques de gauche. Certains (Laurent Gerra et Michel Drucker notamment) se sont classés tout seul.
Desproges navigua en permanence sur une ligne intermédiaire : celle d’un libertaire réactionnaire qui tapait sur tout le monde sans distinction. Il connut son heure de gloire sous François Mitterrand en tapant sur des institutions post-pompidoliennes qui étaient plutôt de droite : l’Armée, le mariage, la religion, le Trésor Public,… et fraya avec des gauchistes quasi révolutionnaires (Luis Rego notamment).

Contrairement à ce qu’on dit parfois néanmoins, le comique de Desproges reste un comique de bon bourgeois, seul capable de se moquer de ses propres attributs, un comique mâtiné d’un brin de suffisance et de l’idée selon laquelle il y aurait au monde une petite aristocratie de la critique éclairée autorisée à se foutre de votre gueule (et de la sienne en passant). Le Petit Rapporteur qui était une émission extrêmement populaire à l’époque peut être revisitée sous cet angle : celle d’une bande de copains qui disait à la face de la France entière combien elle était misérable et méprisable.
On peut ainsi rire jaune avec Jean-Pierre Pernaud au fameux sketch sur Montcuq. A côté de ça, Desproges avait en réserve de terribles réquisitoires et attentats verbaux contre tout ce qui incarnait le pouvoir.
En quelques lignes, il assassinait ainsi la famille royale monégasque :
« La principauté de Monaco est administrée par un tyranneau bouffi dont la femme se fait sucer la langue par Cary Grant dans les films d’Hitchcock avant que son père, parvenu dans les cimenteries américaines, avant que son père ne l’oblige à épouser le majestueux, rondouillard susnommé. Les monégasques ont-ils une âme ? Pour le savoir, ouvrons un monégasque, grâce à la vivisection dont nous déconseillons la pratique sur les chiens car c’est fort douloureux. Que voyons-nous ? Entre la médaille de la Sainte Vierge et les poils du pubis, le monégasque ouvert sent la merde chaude : c’est l’intestin. Mais d’âme, point. » (les Etrangers sont nuls) Dangereusement libertaire et individualiste, donc, le cow-boy solitaire.

4. C’est vrai qu’il a écrit lui-même la dépêche qui annonçait sa propre mort ?

Non, Desproges n’avait pas préparé de dépêche pour sa mort. Il en avait discuté néanmoins avec quelques proches. Le texte qui fut diffusé pour annoncer sa mort avait été écrit par Jean-Louis Fournier, son compère réalisateur de la Minute de Monsieur Cyclopède. Son titre « Pierre Desproges est mort d’un cancer. Etonnant, non ? » était en balance avec une proposition de son épouse, Hélène Desproges, « Desproges est mort d’un cancer sans l’assistance du Professeur Schwartzenberg. » Cette seconde proposition fut abandonnée pour ne pas qu’une nouvelle polémique éclate.
Le rapport de Desproges fut commenté, un peu plus tard, comme une des clés de son travail. Persuadé qu’il allait y passer, Desproges était, paraît-il, obsédé par sa propre disparition, au point que son humour agressif et cruel fut disséqué, par des congrès spécialisés, comme une manifestation de défense contre sa fébrilité et sa mortalité. Ce qu’il ne faut pas aller chercher, tout de même. « A l’instar de la zézette quand il fait grand froid, le bonheur est difficile à appréhender ».

Benjamin Berton

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