Mais qu’est-ce qui fait courir Alain Bashung ? Hier il pourchassait de sombres pensées dans deux disques incontournables pour les mélomanes les plus aguerris ; aujourd’hui il remet en selle une country FM éclatante, couleur émail diamant. Portrait vague d’un OVNI de la chanson française.
Exception culturelle française, Bashung construit depuis maintenant une trentaine d’années une œuvre à tiroirs et pluridisciplinaire, mettant en déroute n’importe quel modèle de chanteur existant. Le visionnage pénible des Victoires de la Musique n’est que trop rarement brisé par des artistes de cette envergure, et me conforte davantage encore dans l’appréciation de cette bulle où Bashung semble évoluer. D’autres grands et vieux noms peuvent résonner, tels Arthur H et papa Higelin, les populaires Souchon et Voulzy, les feu-Nougaro et feu-Salvador, mais je peine à trouver chez eux cette classe particulière à Bashung, celle qui transcende mots et musique, poésie et arrangements, paroles et mélodie… sans virer vieux jeu.
En quittant nos francophones usés, on aura vite fait de le comparer à Björk : même positionnement entre renommée critique et succès commercial, multiples casquettes artistiques (compositeur, chanteur, acteur), même goût pour les collaborations prestigieuses. L’Islandaise choisit ses producteurs électro, le Français aligne les guitaristes de renom. En effet, en jetant un œil rapide sur les crédits de ses trois derniers albums, on peut compter une grosse dizaine de gratteux, et pas des moindres : Adrian Utley de Portishead, Marc Ribot (qui s’illustre notamment au côté de John Zorn), Gaëtan Roussel de Louise Attaque, Rachid Taha, le folkeux M.Ward, le bizarroïde Arto Lindsey, Rodolphe Burger de Kat Onoma, le bassiste de Talk Talk Simon Edwards…
Pourtant, il existe un monde entre la diva surmédiatisée et le dandy discret, que l’on peut toujours guetter en interview comme à la télévision : ses apparitions sont rarissimes et mémorables. Apparemment défait de toute contrainte commerciale, le chanteur ne veut pas choisir entre l’obscurantisme de L’Imprudence et la pop-rock de "Ma Petite Entreprise", "Gaby Oh Gaby" ou "Osez Joséphine". Ce sera tout, pêle-mêle, entre néo country, dub, trip hop et musique symphonique, doux délires musicaux enrobés d’un son actuel qu’il ne semble pas voler (contrairement à la plupart des tentatives convenues et lourdingues de Zazie, Obispo et Pagny).
Ses chansons racontent des mots envoûtants, des jeux de mots sublimes ("les délices qu’on ampute pour l’amour d’une connasse") des histoires délirantes ("Un Âne Plane"), des récits d’amours ambiguës ou profondes ("Jamais d’autre que toi", "Faisons Envie", "Aucun Express"). C’est donc vers la plume maligne et virtuose de son idole, Gainsbourg, que l’on trouvera la filiation la plus probante, quoique Bashung s’est toujours gardé d’imiter son maître (et parolier occasionnel). Improbable mélange du King et de Dick Rivers, des yeux pochés et de la rocaille d’Arno, de dandysme d’un autre âge et de préoccupations contemporaines, c’est en homme libre que Bashung trace sa route dans la variété française.

[illustration 1 & 2 : Ludovic Carème]
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