A l’occasion des municipales 2008, des listes Génération Engagée se sont créées dans plusieurs villes d’Île-de-France dans le but de faire entendre le « ras-le-bol » des habitants des quartiers sensibles autrement que par des émeutes. Dans le Val d'Oise la liste qui a recueilli 14 % des voix au premier tout a bien failli créer une petite révolution. Récit.
Avant le second tour, c’est la droite qui les jugeait indésirables : la fusion des listes Génération Engagée et Union de la gauche était qualifiée de « salade de fruits » sur un tract de l’UMP local. Inquiétudes confirmées : dimanche soir, le maire réélu Antoine Casula en était réduit à qualifier son score extrêmement serré de « vraie victoire ». Le premier dépouillement ne lui donnait pourtant que 12 voix d’avance sur près de 15 000 électeurs.
"La première fois qu'on se sent concernés"
Les candidats des cités ont donc au moins réussi à donner un coup de pied dans le jeu politique local. Et d’abord en révélant le nombre important de ceux qui ne s’estiment pas représentés par les partis en place. Génération Engagée les a recrutés en premier lieu dans son fief, la cité des Grandes Bornes, où des émeutes ont éclaté il y a peu et où la révolte se mêle au fatalisme. « J’ai toujours voté, dit Karim, 24 ans, pour essayer de faire bouger les choses avec le peu de moyens qu’on a… »
« Génération » plus politisée qu’il n’y paraît, donc. Au second tour, la participation du bureau de vote situé au pied des HLM a été à nouveau un peu plus élevée que la moyenne de la ville. Et de jeunes partisans de Demba Sokhoma se sont relayés une bonne partie de la journée devant leur ancienne école primaire. « C’est la première qu’on se sent concernés » expliquent Tarik, Aïssatou et Sylla, qui arrivent à 20h00 pour aider au dépouillement. Peu auparavant le président du bureau avait dû renvoyer un autre jeune de la cité qui voulait voter, mais avait « oublié » de s’inscrire sur les listes électorales.
"Ici rien n'a changé depuis 20 ans"
Beaucoup ici connaissent Demba Sokhona,(en photo ci-contre) 27 ans, qui a su se faire apprécier en tant qu’éducateur : « C’est quelqu’un qui a toujours été sérieux, juge Thierry. A l’école, il était très bon. Et puis il est musulman, il va à la mosquée, il prie… Ce n’est pas quelqu’un qui reste à traîner : il raisonne beaucoup les jeunes, il sait ce qu’il veut. » Au-delà de cette proximité avec « leur » candidat, ses partisans ont souvent le sentiment d’être ignorés par les partis en place. « Pour la droite, Goussainville s’arrête là où commencent les Grandes Bornes !» s’indignent-ils. Il suffit pour s’en convaincre, d’après eux, de voir l’état de leur vieille école de type « préfabriqué » : « Ici, rien n’a changé depuis vingt ans », dit Aïssatadjeliya, qui accuse la mairie d’appliquer une politique d’ « apartheid » contre les quartiers sensibles de Goussainville.
Logique identitaire ?
Face aux reproches qui pleuvent sur le candidat-maire Casula, seul Najib (en photo ci-contre) le défend bec et ongle. A chaque reproche formulé par ses voisins de la cité, il oppose une réalisation de la droite et fustige le positionnement « apolitique » de Génération Engagée : « Mais c’est utopique ! » lance-t-il. Puis : « On reste sur des clivages communautaires. C’est une liste identitaire. »
Aïssatadjeliya ne récuse pas l’étiquette « communautaire » ; mais elle fait remarquer que « si les gens ne se reconnaissaient pas dans Génération Engagée, on n’aurait pas eu autant de voix. » De fait, plusieurs électeurs venus de la gauche classique voire du centre reconnaissent que la toute jeune liste a apporté « de nouvelles idées. » Ce qui n’empêche pas Jacques, 79 ans, de considérer que sa fusion avec la gauche « a pu détourner [de cette dernière] ceux qui ont un esprit Front National » ; ou Pascal, tout en se réjouissant des difficultés de la droite, de souligner avec malice que « dans une liste, il y a des gens compétents et des gens incompétents. » Quant à Thierry, il avait voté pour Génération Engagée au premier tour. Mais au second, dit-il, « j’ai préféré me reposer. Si ça ne passe pas, tant pis. »
"Ils n'auraient pas pu travailler pour la ville"
Le verdict est tombé quelques heures plus tard.12 voix seulement ont départagé les deux camps. Reste à tirer le bilan de cette campagne atypique : la « vision de la politique » particulière que revendique Génération Engagée pourra-t-elle s’exprimer avec 1 élu dans l’opposition ? « Tout dépendra de l’ouverture du maire, de comment il va interpréter ça » répond Yves, dirigeant associatif de 30 ans. Autour de lui, la foule réunie dans l’Hôtel de Ville vient d’apprendre la réélection d’Antoine Casula. Les quelques groupes de jeunes qui s’étaient rassemblées près de l’entrée, dans l’espoir de « prendre la mairie » comme au premier tour, s’esquivent rapidement.
Ceux qui restent applaudissent, puis se mettent à chanter la Marseillaise. Quant au maire, il a une pensée pour ses opposants mais ne prend même pas la peine de les citer : « Ils n’auraient pas pu travailler pour la ville ! », affirme-t-il.
Demba Sokhona, de son côté, s’estime déjà « fier d’avoir mené ce combat ». Du local du Parti Socialiste où il a rejoint ses colistiers, il promet de « faire entendre la voix des quartiers » dans l’opposition municipale.
Texte et photos Marie Painon

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