Au Théâtre de l'Opprimé jusqu'au 7 juin 2003
Il y a des spectacles comme cela qui vous captent immédiatement et ne vous lâchent plus. Besame mucho massacré à l'harmonica, une paire de chaussures de maquereau, c'est tout ce que l'on voit et entend au début de Deux perdus dans un nuit sale.
Cela suffit pour nous introduire dans un univers singulier et inédit, celui de Plinio Marcos, auteur brésilien quasi inconnu en France et qui a consacré (il est mort en 1999) l'essentiel de son œuvre aux sans-grades de la société brésilienne.
Les chaussures et l'harmonica appartiennent à Paco. Avec son harmonica, il empêche Tonho de dormir, avec ses chaussures il pique sa curiosité : où s'est-il procuré d'aussi belles pompes ? Comme dans les pièces de Nathalie Sarraute, tout part d'un petit rien. Mais ici ces petits riens sont très concrets, très incarnés, et, à l'échelle du lumpen-prolétariat auquel appartiennent Tonho et Paco, rien moins que futiles : les chaussures en question, ou la flûte que Paco veut braquer, doivent leur permettre de s'en sortir un tant soit peu, en devenant fonctionnaire ou en jouant dans les bars. Des rêves qui, tout dérisoires qu'ils puissent paraître, constituent un idéal inaccessible et obsessionnel.
On peut penser aux clochards de Beckett, aux tueurs à gage de Pinter, mais ici aucune transcendance, aucune métaphysique : il est juste question de survie. Deux perdus dans une nuit sale ressemble à un combat de boxe. Pas un grand, pas un noble, non, un plutôt minable. Quand les deux adversaires, épuisés, n'ont de cesse de s'agripper l'un à l'autre pour éviter les coups, et que dans ces étreintes répétées on ne sait plus très bien distinguer la violence de la tendresse.
Chacun à son tour va prendre le dessus, va jouer le bourreau puis la victime, le maître puis l'esclave, l'homme puis la femme. Car il est beaucoup question de cela dans leur dialogue, d'être un homme et pas une gonzesse, une tapette, un pédé, comme si c'était la seule fierté qui leur restait.
On pourrait continuer comme cela à disserter. Mais ce ne serait pas rendre justice au théâtre de Plinio Marcos, qui tire sa force de son immédiateté, de son évidence, qui cherche avant tout à raconter une histoire, et pas à imposer une écriture ou une vision du monde. Pour une fois au théâtre il y a plus à ressentir, à rire et à pleurer, qu'à analyser et à commenter. Ce ne serait pas rendre justice non plus au travail de Gilles Dao et Jacques Allaire, qui interprètent et mettent en scène la pièce. Ils incarnent ces deux paumés magnifiques avec une intensité impressionnante, une humanité vibrante qui fait penser aux plus grands : Al Pacino dans Un après-midi de chien, Dustin Hoffman dans Macadam Cowboy.
Pour eux, il faut voir ce spectacle touché par la grâce, pour eux et pour Plinio Marcos, dont la profession de foi dit mieux que tout discours critique l'énergie et l'humanisme : « Je parle des gens perdus. Mon théâtre est uniquement cela. Le sens que j'ai à transmettre est uniquement cela : il y a des gens en train de se faire baiser. »
Deux perdus dans une nuit sale
de Plinio Marcos
traduction Teresa et Jacques Thiériot
mise en scène Gilles Dao et Jacques Allaire
Avec Jacques Allaire et Gilles Dao
Au Théâtre de l'Opprimé
Réservations : 01 43 40 44 44
Jusqu'au 7 juin 2003
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 0-9
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