« J'en ai assez d'entendre parler d'Elvis. Je ne comprends pas pourquoi les gens parlent de lui comme s'il était toujours là. Mais j'ai un ami qui a construit un autel dédié à Elvis dans sa salle de bains. Quand on tire la chasse d'eau, des lumières s'allument. Il y a des flacons de Quaalude dessus. » Greil Marcus in Dead Elvis.
Assorti d'une iconographie particulièrement bien choisie (BD, dessins, couverture de disques incroyables), le livre de Greil Marcus s'inscrit dans le fil des précédents essais de l'auteur (Mystery Train, Sly Stone : le mythe de Stagerlee) et s'attache à décrypter la dynamique qui fit d'un redneck venu de nulle part l'une des figures les plus imposantes et importantes de la culture américaine. S'appuyant sur une batterie impressionnante d'articles, de comptes-rendus d'ouvrages, de coupures de presse ou de déclarations, Marcus nous emmène dans un travail passionnant d'analyse du phénomène Elvis et de cristallisation de la conscience nationale américaine autour de la figure de ce danseur-crooner souvent vilipendé pour avoir pillé la musique noire.
Par delà les quelques anecdotes sur la vie du King et sur le business post-mortem de la Graceland Corporated qui sont rapportées par Marcus, Dead Elvis est un ouvrage indispensable pour comprendre le fonctionnement de la sous-culture américaine et plus généralement des mécanismes d'idolâtrie nés avec l'avènement des sociétés médiatiques. La thèse de Marcus tend à démontrer amoureusement comment la machinerie économique constituée autour du chanteur aura essayé, dès ses premières années, de vider, contre son auteur, sa musique de toute substance. Cela pour permettre (comme dans un remake malheureux des Profanateurs de Sépultures) à tous les fantasmes de s'y greffer de la façon la plus rentable et aisée possible. Le « suicide » d'Elvis pourrait, au regard de cette hypothèse, n'être que le résultat d'une résistance héroïque d'une voix et d'une agitation de genoux aux attaques quasi-imparables, d'une mécanique surpuissante.
A partir d'une lecture historique originale - et globalement d'une grande pertinence à défaut d'être rigoureuse - qui est l'extrapolation historique de micro- événements, Marcus arrive à démonter la mécanique de transsubstantiation qui a projeté la figure d'Elvis dans le grand corps de l'Amérique Blanche. L'épisode le plus emblématique de la technique de Greil Marcus, et le plus loufoque du livre, est celui consacré à la folle rumeur des Burgers de stars. Apparaît, en effet, quelques mois après la mort d'Elvis, le bruit, relayé par des journaux du type News of the World, selon lequel des pilleurs de tombes se seraient emparés de sa dépouille pour en faire une série de hamburgers revendus sous le manteau à des prix prohibitifs. S'en suit une description hilarante jusqu'à l'effroi des effets supposés d'une telle nourriture, entre les outrances d'un Brett Easton Ellis et le grotesque de Chuck Palaniuk.
Plus sérieusement, les collages et les juxtapositions de documents et de citations qui émaillent le commentaire de l'auteur s'inscrivent dans une veine de recherche assez proche de ce qu'avait inauguré Walter Benjamin dans son monumental Paris, Capitale du XIXème siècle, à savoir une conception kaléidoscopique de l'Histoire dont le sens global se dégagerait non pas d'une approche macro-historique (la politique, les guerres pour faire simple) mais du jeu interstitiel de faits infra culturels. Dans ce domaine, la richesse de Dead Elvis le rapproche des travaux de Barthes sur la sémiologie du quotidien mais dans un style beaucoup plus alerte que, pour une fois, la prose journalistique ne dessert aucunement.
D'autres séquences, romancées ou anecdotiques (comme l'épisode supposé où Jerry Lee Lewis pénètre à GraceLand les armes à la main pour dézinguer le King qu'il accuse de lui avoir volé ses chances de succès international), font de cet ouvrage, à mi-chemin entre l'essai, l'œuvre d'art et la satire sociale, un monument de drôlerie et un bouclier contre la bêtise d'une époque (la nôtre) qui verra bientôt la caravane Presley occuper le théâtre Mogador pour une série de concerts post-mortem.
Dead Elvis : Chronique d'une obsession culturelle
Greil Marcus
Traduit de l'américain par Justine Malle
Editions Allia, avril 2003
248 pages - 18 Euros
En librairie depuis le 15 avril 2003
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