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Cinéma du réel
Le plus souvent lié à la culture populaire et au folk, l’Americana est, dans le domaine cinématographique, plutôt associé à une influence européenne affirmée et à une contre-culture politique active. Shirley Clarke, la danseuse devenue cinéaste, tout comme plus tard Jim McBride ou les Newsreel, ont été les témoins impliqués d’une époque charnière dans notre Histoire. Leurs images en sont des reflets passionnants.
Les hommages qui sont rendus par le festival du Réel dans cette rétrospective Americana nous permettent de retrouver deux figures importantes du cinéma new-yorkais de la fin des années 1960. Deux figures francophiles, puisque si Shirley Clarke (illus.2) l’aînée était très contestée par la critique parisienne pour ses faux documentaires, très cinéma vérité, elle n’en gardait pas moins d’excellents rapports avec d’éminents représentants de la cinéphilie à la française - André S. Labarthe et Noel Burch qui l’ont interviewée avec Jacques Rivette pour Cinéastes de notre Temps ou Agnès Varda, qui va la filmer auprès de Viva à Hollywood dans Lions Love… (and Lies). Jim McBride, lui, cite volontiers Godard et Truffaut comme inspiration pour ses premiers films, et ira jusqu’à commettre un remake d’A bout de souffle avec Richard Gere, A bout de souffle (Made In USA).
Shirley Clarke, qui a commencé par réaliser des films de danse, son milieu artistique d’origine, déjoue les codes de la fiction et du documentaire à partir de The Connection en 1961. Adaptation d’une pièce jouée par le Living Theatre, le film se présente comme du cinéma vérité : un réalisateur et son caméraman tentent d’interviewer un groupe de junkies dans leur appartement, pendant qu’un groupe de jazz joue. Malaise, perte de contrôle du « cinéaste », si la mise en scène ne fait plus l’ombre d’un doute aujourd’hui, la véritable plongée dans le quotidien lugubre et désespéré de la drogue fonctionne toujours aussi bien. Avec The Cool World (1963), c’est tout Harlem qui devient le théâtre des violences dans lesquelles évolue la communauté noire. La mise en scène frontale et parfois cruelle de la cinéaste en font une des pionnières d’un cinéma indigné et militant. Mais c’est sans doute avec Portrait of Jason (illus.3) (1967), alors qu’elle épure au maximum son style, qu’elle va le plus loin dans sa manière d’interroger la frontière entre fiction et réalité. Reprenant du cinéma-vérité le temps offert à des individus pour s’exprimer, cette idée selon laquelle chaque petite histoire vaut pour la grande, s’y inscrit et s’en fait l’écho, elle décide « d’offrir » un film à Jason Holliday, prostitué homosexuel et noir, capable de captiver son auditoire pendant plus d’une heure. Un monologue brillant car toujours capable d’une distance et qui livrent au fur et à mesure les joies et les affres du sujet/objet d’un portrait.
Si le jazz urbain, east coast, marque le tempo du cinéma vif et brutal de Shirley Clarke, c’est la folk musique qui rythme les premiers essais cinématographiques de Jim McBride. On le connaît mieux pour sa carrière plus classique dans les années 1980 (Great balls of fire, c’est lui), mais l’Américain a débuté dans les années 1970 avec trois films miraculeux de grâce qui nous sont présentés ici : David Holzman’s Diary (1971 - illus.4), My Girlfriend’s Wedding (1969) et Pictures from Life’s Other Side (1971). Après le faux « journal » de David Holzman, sur les nombreux doutes et malheurs de la vie d’un cinéaste new-yorkais (qui pourrait rappeler le Coming Apart de Milton Moses Ginsberg), McBride trouve que sa vie pourrait tout aussi bien faire l’objet d’un film. Une idée qu’évoque Shirley Clarke dans Lion’s Love (illus.1&5), lorsqu’elle avoue ne plus savoir reconnaître parfois la vie du cinéma. Apprenant que la femme avec qui il vit une histoire passionnée, une Anglaise, doit épouser un autre homme pour avoir des papiers, McBride décide de filmer cet événement étrange, à travers lequel il dessine un portrait magnifique de sa compagne. A travers elle, c’est aussi toute l’époque dans laquelle ils évoluent (elle est venue aux Etats-Unis pour faire la révolution – nous sommes en 1969), qui se dessine avec une grande douceur. Point de revendication ici, juste les petits drames et les grands bonheurs du quotidien, magnifiés dans une sorte de journal intime drôle, tendre et souvent bouleversant. Une grande ballade folk, en quelque sorte.

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