Se trouver un samedi après-midi au Théâtre Antoine pour voir la dernière pièce de Yasmina Reza (qui apparemment fait un tabac) est une expérience pour le moins intéressante. Une expérience à vrai dire plus sociologique qu’esthétique, et qui vaut finalement le déplacement…


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Gratin
Le titre, un tantinet prétentieux, pouvait effrayer, mais la perspective de voir jouer ensemble Isabelle Huppert, André Marcon et Eric Elmosnino était suffisamment alléchante pour faire oublier le mauvais souvenir de la reprise de Conversations après un enterrement dans le même théâtre. C’est ainsi que, assise sous les ors de ce charmant lieu où Antoine (dont on dit qu’il est le premier "metteur en scène à s’être revendiqué comme tel") avait su, à la Belle Époque, extraire le théâtre de ses atavismes boulevardiers, j’ai pu assister, ébahie, au phénomène exactement inverse.

Parlons d’abord de la pièce : deux couples ("CSP+" comme on dit dans les statistiques de l’INSEE) se retrouvent dans un salon après que le fils des uns (Huppert et Marcon) ait cassé deux dents au fils des autres (Elmosnino et Valérie Bonneton). La politesse de façade cède rapidement le pas au déchaînement des haines entre les deux couples. Au cas où l'on aurait pas compris où Reza veut en venir, à la vue de l’énorme fissure qui traverse le mur de fond de scène, l’action de la pièce va dire et redire sur tous les tons et sous tous les modes : l’entente entre les êtres est du domaine de l’illusoire, et des siècles de civilisation (pardon ! ça m’a échappé…) ne sont pas parvenus à éradiquer ce «dieu du carnage» qui préside aux relations entre les individus.

Patience, public !

Mais au delà de ce qu’on peut penser de cette philosophie (sorte de Shopenhauer expliqué aux enfants), ce qui est extraordinaire est la manière dont le spectacle fonctionne auprès du public du Théâtre Antoine. Petit détail qui en dit long : le début du spectacle se faisant attendre, les spectateurs s’impatientent au bout de dix petites minutes (pourtant assez habituelles), s’agitent et applaudissent dans l’espoir de faire apparaître les acteurs. Outre l’impatience un peu puérile que cela m’évoque : quand on va au spectacle, on est pas, en principe à cinq minutes près… Il me semble que cela reflète une conception totalement consumériste du spectacle : on est venu, on a payé, que les artistes et techniciens fassent leur travail !

Mais là-dessus, une annonce : un incendie aux alentours bloque la circulation, le théâtre préfère attendre les retardataires plutôt que d’infliger au public des entrées intempestives. J’en conclus qu’une bonne partie des spectateurs prend sa voiture pour se rendre en plein centre de Paris, un samedi après-midi. Curieux, quand on connaît l’état du trafic à cette heure-là et sans compter les incendies ! Mais ce public n’a pas fini de m’étonner…

Miroir, mon beau miroir

À part la fissure que j’ai mentionnée, le salon imaginé par Yasmina Reza est un salon de cadre supérieur, avec un joli canapé type Roche-Bobois et plein de beaux livres sur la table basse (en verre). Les acteurs ont le physique, le costume, l’intonation et la gestuelle de leur emploi. Mais ce qui est flagrant, c’est la proximité de ces personnages avec les centaines de gens venus les regarder.

La magie opère : dans la salle, murmures et gloussements se font entendre à chaque réplique choc, à chaque trait bien rendu par la mise en scène. Mais ce n’est pas le texte où la mise en scène qui est ainsi remarqué, comme je commence à le comprendre, c’est l’action elle-même, exactement comme si elle avait lieu en vrai et que chaque spectateur se trouvait aussi dans le salon en train de participer a ce règlement de comptes. Et la preuve en est que lorsque Valérie Bonneton, exaspéré par son mari et son addiction au téléphone mobile, balance ce dernier dans le vase plein d’eau, la moitié de la salle applaudit vigoureusement à ce geste salutaire : enfin, ils ne va plus nous enquiquiner, celui-là !

Humain, trop humain...

Et quand je dis que la magie opère, c’est que Reza est si habile qu’elle arrive à susciter ce sentiment de proximité avec ses personnages, même quand on tente de s’en défendre. Car elle joue sans cesse sur les deux cordes de l’instrument : ses personnages sont ignobles, et pourtant humains. Mais prétendant mettre en évidence la barbarie qui couve en chaque individu, la pièce dépeint surtout un milieu très marqué sociologiquement, et dans une moindre mesure l’humanité, quelle que soit son ambition.

C’est du reste ce qui a passionné le public du Théâtre Antoine : se regarder exister, avec ses illusions et ses travers, gagner en bonne conscience. « Arrête d’essayer de me faire passer pour un homme de gauche » s’écrie Marcon, sous les murmures d’approbation des spectateurs. Le dieu du carnage ou comment se sentir bien, de droite et décomplexée.

Julie de Faramond



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