La Marquise d’O à l'automne dernier, La Cruche cassée actuellement en tournée , La Petite Catherine de Heilbronn encore quelques jours à l'affiche et Penthésilée jusqu'en juin. Kleist est mis en scène partout. Mais d'où vient cet engouement ?

« J’ai terminé ma Penthésilée… Elle a véritablement dévoré son Achille par amour. N’ayez pas peur, C’est tout à fait lisible. » Extrait d’une lettre de 1807 adressée à Marie von Kleist, ces paroles de l'auteur dénotent une certaine ironie. Comme si celui-ci était parfaitement conscient de sa radicalité mais ne voulait pas pour autant se couper du monde qui l’entoure- et le lit.
Contradiction ? Peut-être, Kleist de toute façon n'en manque pas. Son texte non plus. La Penthésilée subirait ainsi son amour parce que l'être humain ne choisit pas d'aimer, selon Jean Liermier, qui met en scène cette pièce jusqu'au 1er juin à la Comédie Française,

Elle se retrouverait écartelée entre l’obligation d’obéir aux règles de sa communauté et le puissant désir charnel qu’elle éprouve pour Achille. Femme de chair et de sang, elle dépèce littéralement son amant et paradoxalement se tue par la seule force de la pensée.

Serait-ce alors dans cette terrible lutte intemporelle de l’âme et du corps que se situe la capacité d' Heinrich von Kleist à nous parler encore aujourd’hui ?

Avec Penthésilée, La petite Catherine de Heilbronn n'a comme seul point commun que d'être reprise en même temps ces jours-ci, les deux personnages sont l’envers et l’endroit d’une même femme. « Elles forment ensemble le + et le – de l’algèbre, elles ont un seul et même être, mais se trouvent placées dans des circonstances diamétralement opposées » dira Kleist.

Après la lutte pour l’assouvissement d’un désir charnel, place à une pièce romantique matinée d’éther et d’hallucinations. L'impossible réconciliation des contraires comme si toute l'’œuvre de Kleist s’articulait autour de la contradiction. Une contradiction que l'auteur allemand inscrit au coeur de sa langue et qui semble avoir séduit les metteurs en scène.

« Poussant la langue vers les confins de l’indicible, est encore aujourd’hui celui qui nous défie en exprimant l’homme tel qu’il est effleuré par l’éclat divin et marqué par l’inhumain. » explique Lukas Hemleb, qui a mis en scène La Marquise d’O(. au TGP de Saint-Denis.

Une langue qui trouve aussi à s’exprimer dans un registre moins tragique. Ainsi de La Cruche cassée unique comédie du dramaturge, mise en scène par Frédéric Garcia-Bélier , nouveau directeur du CDN d’Angers. La tournée franco-belge du spectacle se terminera du 3 au 5 mars au Grand T à Nantes.

La cruche cassée c’est celle qu’a brisée Adam dans la chambre d’une jeune fille prude et innocente, Eve. Juge de la ville, Adam doit instruire un crime qu’il a lui-même commis...
Le metteur en scène entend présenter son interprétation de la pièce « dans le même éclat de rire allègre, avec lequel Kleist raconte sa propre histoire du monde, notre monde et sa cocasse Genèse, comme un fait divers aussi grotesque et sulfureux. Une farce céleste. »

Kleist, tragédien et comique, Kleist romantique ou grotesque, passant du conte halluciné à la comédie sulfureuse. Kleist contradictoire dont le propos trace toujours son chemin sans difficulté, illuminé de ses propres incohérences.

Ci-dessus, Julie-Marie Parmentier dans La Petite Catherine de Heilbronn mise en scène de André Engel/crédit photographique de Richard Schroeder. A l'intérieur de l'article: La Marquise d'O mise en scène de Lukas Hemleb, Illus © Bellamy.
Lucie Prost



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