Dans les années 1960, alors que la Nouvelle Vague sévit un peu partout dans le monde, la déferlante « modernité » semble n’avoir pas pu percer les murs particulièrement protecteurs de la production mexicaine. On note ainsi une absence flagrante de cinéastes « auteurs », cherchant leur style et bousculant les codes établis. Constat d’autant plus étonnant que Luis Buñuel venait de passer 10 ans dans le pays où il avait fait de nombreux films.

C’est presque par hasard que Buñuel se retrouve au Mexique en 1946. Après avoir réalisé trois films-phares du mouvement surréaliste (Un chien andalou en 1928, L'âge d’or en 1930 et Las Hurdes en 1932), la guerre le fait fuir d’Europe pour se réfugier aux Etats-Unis. Mais une fois là-bas, son profil de cinéaste dilettante et anti-conformiste ne facilite pas son intégration à Hollywood. Il ne travaille quasiment plus pour le cinéma quand il se retrouver à Mexico, où il accompagne une amie. Le ministre de l’intérieur lui propose de s’installer dans le pays, et un producteur lui offre un contrat lui permettant de tourner immédiatement un nouveau film. C’est ainsi que Buñuel se retrouve « engagé » par le cinéma mexicain, un système contraignant mais dans lequel il va trouver un équilibre personnel, puisqu’il tournera pas moins de 20 films en 15 ans.

Buñuel aborde sa nouvelle carrière au Mexique de manière très humble. Il souhaite réellement devenir un réalisateur, et se confronter à tous les aspects techniques, financiers et diplomatiques qu’un tournage pour un studio recèle. Il s’implique dans toutes les étapes, et signe deux premiers films qui, à défaut d’être vraiment personnels, lui permettent de s’installer dans le paysage cinématographique local. Il gagne la confiance de ses producteurs, et réalise en 1950 Los Olvidados, portrait des quartiers les plus pauvres de Mexico, et véritable électrochoc dans un cinéma mexicain plus habitué aux rancheras. Le réalisme et l’aspect parfois documentaire de certaines scènes démontrent l’ambition de Buñuel, qui ne se laissera pas endormir par les codes en vigueur.

Même s’il réalisera de temps à autre des films de commande (Pierre et Jean, Le Rio de la mort), l’essentiel de son œuvre mexicaine est riche de films majeurs, qui s’amusent souvent à pervertir les codes du cinéma mexicain populaire. Le surréalisme « expérimental » de ses débuts a fait place à des récits plus classiques, mais pervertis par une ironie et des glissements subtils, des personnages déviants ou des situations étranges. Il développe ainsi son grand thème : la frustration. Dans Archibald de la Cruz, le personnage tente de commettre un crime, mais il est sans cesse devancé par un élément extérieur. L’aspect sexuel est bien sûr très présent, comme dans Susana la perverse , El ou Viridiana, film avec lequel il amorce son retour en Europe. Moins souvent montrée que ses films espagnols ou français, la filmographie mexicaine de Bunuel représente pourtant la grande majorité de son œuvre. Elle représente aussi une variante sans égale d’un cinéma ultra conventionnel et codifié, qui prend à travers le regard du maître des significations nouvelles.

Filmographie de Luis Buñuel au Mexique :

Simon du désert (1964)
L'Ange exterminateur (1962)
Viridiana (1961)
La Jeune fille (1960)
La fièvre monte à El Pao (1959)
Nazarin (1958)
La mort en ce jardin (1956)
La Vie criminelle d'Archibald de La Cruz (1955)
Les Hauts de Hurlevent (1954)
Le Rio de la mort (1954)
On a volé un tram (1953)
L'Enjoleuse (1952)
Les Aventures de Robinson Crusoe (1952)
El (1952)
Susana la perverse (1951)
La Montée au ciel (1951)
Pierre et Jean (1951)
Los Olvidados (1950)
Le Grand Noceur (1949)
Gran Casino (1946)

Illus.1 : Los Olvidados
Illus.2 : Viridiana
Illus.3 : Le Rio de la mort

Laurence Reymond


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