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Dix-sept ans après Outrages, Brian De Palma en remet une couche sur la moralité des jeunes recrues américaines. La guerre n’est plus la même et les images ont changé de nature, mais le regard aiguisé du cinéaste scrute une nouvelle fois la noirceur de l’âme humaine. Redacted vise juste, fait mal, mais ça fait du bien.
« Ouah !, il fallait oser », voilà en somme les premiers mots qui nous écrasent en sortant de ce Redacted, brûlant comme la braise. Qu’un cinéaste américain se plonge aussi profondément dans un crime odieux commis par de jeunes soldats américains en Irak, cela mérite largement d’être salué. Lorsqu’en plus il s’agit du brillant De Palma, la leçon est sans faille et sans merci. Inspiré du massacre de Samara, qui a vu un groupe de GI partir en expédition, violer une irakienne puis brûler vive toute sa famille, Redacted nous plonge dans le quotidien d’un check point en Irak, et enregistre la montée progressive de la haine, de la peur et de la violence chez les jeunes recrues. Sur le mode du docu-fiction, cher à Peter Watkins, De Palma se joue des sources d’images : faux reportages TV français, images de caméscope ou de téléphones des GI eux-mêmes, caméra de surveillance, de cette guerre ultra médiatisée, le cinéaste reconstitue la chaîne des images, des plus intimes aux plus neutres, et construit un portrait de groupe des plus impitoyable.
Sans l'ombre d'une concession
Premier effet de cette construction en mosaïque d’images numériques, Redacted nous plonge littéralement dans le quotidien des GI, celui des chambrées viriles et surtout des journées qui se reproduisent à l’infini, autour d’un Check Point où personne ne comprend personne. Brian De Palma est un maître du point de vue au cinéma, plus besoin d’en faire la preuve. Ici, sa virtuosité est totalement et modestement au service d’un sujet qu’on sent lui tenir particulièrement à cœur. C’est sans l’ombre d’une concession que le cinéaste questionne de l’intérieur la perte totale de repères mais aussi de morale des recrues. Pression des chefs, isolement, incompréhension des populations locales, amis tués par les attentats : si les facteurs de déshumanisation des soldats sont toujours là, depuis le Vietnam déjà, depuis toujours en fait, De Palma va très loin dans sa manière de filmer les dérapages. Outre la scène du massacre proprement dit, parfaitement insoutenable de réalisme, le cinéaste se livre aussi à un tour de force, lorsqu’une voiture de civils irakiens qui ne ralentit pas devant les GI se retrouve criblée de balles.
Détruire l'héroïsation
Scène magistrale et depalmienne à souhait, la multiplication des points de vue, et le temps ralenti livrent ici une clé dans ce constat amer sur la désorganisation patente de l’armée américaine. Quand les faux raccords et les recadrages conduisent aux dérapages les plus graves, la leçon s’applique directement aux soldats eux-mêmes. C’est bien sûr tout le système médiatique qui est mis en cause par la mise en scène du film, dans sa manière de glorifier des individus, et de faillir sans cesse à saisir la réalité dans toute sa complexité. Mais c’est avant tout à la responsabilité individuelle de chacun des soldats que De Palma nous renvoie. Impossible de détruire mieux l’héroïsation classique du soldat, ce fils glorieux de la nation. Enfants paumés, cruels, lâches et finalement monstrueux, les GI de Redacted ne sont peut-être pas tous coupables, mais tous sont responsables.
À part Stanley Kubrick, difficile d’imaginer un autre cinéaste faire un film aussi radical, intransigeant, et au fond aussi nécessaire. Et c’est bien du côté de Full Metal Jacket, tout autant que de son précédent film Outrages, qu’il faut chercher un lien de parenté. Redacted est un film qui brûle, qui ose, et qui dérange. Jamais un film de guerre, mais un immense film sur la guerre.
Redacted
De Brian De Palma
Avec Kel O'Neill, Ty Jones, Daniel Sherman
Sortie en salles le 20 février 2008

Illus. © TFM Distribution