Rire du malheur d’autrui est délectable. Il y a même un mot allemand pour le dire : « shadenfreude ». La télévision, toujours prompte à nous nettoyer le cerveau qui dérange tant d’annonceurs, a bien compris que plus elle nous fait rire, plus nous sommes réceptifs. Ne restait plus qu’à trouver des abrutis pour se faire mal, et la gloire du quart d’heure warholien les a dénichés. Retour sur un genre né après Vidéo Gag et avant You Tube.
« Quand on mettra les cons sur orbite, t’auras pas fini de tourner », écrivait Michel Audiard. Et le jour où cela arrivera, la stratosphère risque d’être sacrément encombrée. Merci qui ? Merci la télévision qui après avoir entrepris de nous décérébrer, met en scène depuis une dizaine d’années des abrutis qu’on paie pour se faire mal.
La démocratisation du caméscope
Comme toute chose, cela a commencé innocemment. C’était les inévitables bêtisiers où un animateur malheureux recevait une perche sur le crâne, tombait à la renverse ou évitait de justesse la charge d’un rhinocéros. Et puis, il y a eu une révolution : la démocratisation du caméscope.
Invention géniale, la possibilité de filmer sa famille a été une manne ouverte à la stupidité, une corne d’abondance aux malheurs d’autrui. En France, l’émission sur TF1 était connue sous le nom de Vidéo Gag et rémunérait quelque cinq cents francs les participations sélectionnées. Si elle existe encore aujourd’hui, elle a perdu ses lettres de noblesses depuis que YouTube, DailyMotion et les Webcams ont permis aux gens de se ridiculiser en public sans attendre avec angoisse l’heure de diffusion de l’émission.
À Vidéo Gag, le bonheur, c’était une chute dans la piscine, une pèle à vélo, un bébé qui vomissait son biberon sur sa grand-mère parkinsonienne ou un enfant de chœur se cramant les cheveux avec un cierge. La déconne la plus totale.
La vidéo sur Internet, fille cachée de ces émissions, nous autorise aujourd’hui à se moquer ouvertement d’un enfant obèse paralysé du visage, d’un homosexuel mal dans sa peau qui se réalise en hurlant son amour pour Britney Spears ou d’un imbécile qui se filme en train de rejouer la bataille finale entre Darth Maul et Obi-Wan Kenobee.
Jackass, le géniteur
À l’époque, les producteurs de Vidéo Gag avaient pour credo de ne pas choisir des séquences où les gens se blessaient gravement. La joie du spectateur arrivait de l’inattendu (relatif) de la situation, de la maladresse de ses contemporains et de l’originalité – si l’on peut dire – de la surprise finale qui concluait la séquence, généralement anticipée. Jusqu’au jour où des malins vont changer de concept et proposer une série télé où le spectateur sait par avance ce qui va se passer et regarde l’émission de l’œil du voyeur assistant à la souffrance d’un cascadeur qui va sciemment se faire mal. Son nom : Jackass.
À l’origine de l’émission, Big Brother, magazine consacré au skateboard, à laquelle presque toute l’équipe de Jackass a participé. Premiers sur les rangs, il y a bien sûr Johnny Knoxville, mais aussi des skateboardeurs professionnels dont Bam Margera celui qui aime réveiller son père de la manière la plus incongrue qui soit).
Knoxville, lui, est largement plus tourné vers l’idée de se faire mal puisque sa première pige pour Big Brother consistait à tester des dispositifs de défense – principe qu’il réutilisera dans Jackass.
L’émission durera un peu moins de trois ans et se terminera plutôt mal par le départ de Margera et de ses potes qui trouvaient les jeux de Knoxville, Chris Pontius et Steve-O (venu de l’univers du cirque) trop extrêmes. Mais elle allait enfanter toute une génération d’abrutis biberonnés à la stupidité et prête à tout pour se surpasser et passer à la télévision.
Revenons à Internet. Sur You Tube, plusieurs amateurs de l’émission tentèrent de reproduire les expériences de Jackass, en se concentrant sur les séquences les plus risquées. En dépit d’un avertissement encourageant à ne pas essayer de reproduire les cascades effectuées au cours de l’émission, les jeunes esprits influençables commençaient à remplir les hôpitaux avec diverses blessures plus ou moins graves.
À la télévision, MTV a produit quelques spinoff, dont Wildboyz avec Chris Pontius et Steve-O qui parcouraient la planète à la recherche d’animaux dangereux (pas loin de l’émission Crocodile Hunter animée par l’australien Steve Irwin, mort à l’écran après avoir été piqué par une raie) ou bien Viva La Bam où Bam Margera continuait de torturer ses parents. Et puis, quelques émissions dérivées à travers la planète se sont focalisées sur les idées de souffrance et d’endurance, laissant loin de côté le sens de la comédie de Jackass. Comme l’émission britannique Dirty Sanchez, avec quatre gallois proche de la trentaine, qui se filmaient les uns après les autres en train de se tirer à poil sur du papier à poncer afin de se racler les testicules ou bien encore de s'agrafer les oreilles. Le style atteignit alors ses limites : l’extrême souffrance sans aucun comique.
Hexagone : deux figures nationales
Côté français, Michael Youn est le fils spirituel direct de Jackass. Avec le Morning Live sur M6, il a largement contribué à l’essor de la stupidité télévisuelle. D’abord potache, lorsqu’il hurlait « l’émission qui réveille tes voisin » dans la rue ou aux Césars, Youn et ses auteurs sont devenus cruels. Ils laissèrent, par exemple, plusieurs heures un téléspectateur un peu benêt et fan de l’émission sur une aire d’autoroute. Le pire sera atteint dans les parkings de M6 où une blague au présentateur de Turbo finira par un bras cassé.
Impressionné encore par ses illustres aînées étatsuniens, Michael Youn se lance dans un projet proche de Jackass, le film : Les 11 commandements. Avec son équipe, onze farces seront organisées avec non pas l’idée de se faire mal, mais d’emmerder les autres : massacrer une maison ou bien bloquer une rue. Enorme succès.
Dernière et récente figure en France : Cauet. Jusqu’ici, l’animateur de télévision se limitait à des sketchs d’une extrémité calculée. Cependant, son émission quotidienne ne rencontrant pas les scores escomptés malgré un concept relativement fort (des défis toujours plus stupides que Cauet s’engage à relever), les mises à l’épreuve, façon « t’es pas cap ! », sont devenues de plus en plus risquées. Mais, Cauet n’étant ni cascadeur ni skateboardeur pro comme chez Jackass, lorsqu’il s’essaie à « faire comme eux », il s’expose comme tous les gamins sur YouTube à finir à l’hôpital.
Ainsi, ces deniers jours, on a pu le voir se cramer les pieds et recevoir plusieurs balles de paint-ball – et oui, ça fait mal. Mais, contre toute attente, La Cauetidienne vient d'être arrêtée. La stupidité aurait-elle fait son temps ? Arriverions-nous dans l’ère de l’intelligence télévisuelle (et si oui, que faire d’Arthur ?) ?
Pas si sûr. Dans son film Idiocracy, Mike Judge projette l’espèce humaine cinq cents ans dans le futur avec une théorie intéressante : les imbéciles se reproduisent plus vite que les intellos. Conséquence : après des années d’évolution, l’humanité régresse. Dans ce monde où l’illettrisme et la stupidité règnent, l’émission phare de la télévision s’intitule « Ow, My Balls ! », où son principal interprète se cogne les testicules toutes les dix secondes. Une triste tendance au trait qui ne semble guère exagérée.

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