Absurdistan, le dernier roman de Gary Shteyngart, est une fable politique au titre éloquent. A travers les aventures de Micha, sorte de Candide moderne, l'auteur y dénonce les travers du capitalisme et la mondialisation. Il nous explique sa vision du monde : un Absurdistan généralisé.
Fluctuat : La genèse d'Absurdistan, votre nouveau roman, est-elle liée au voyage que vous avez fait en Europe de l'Est avant de commencer à écrire ?
Gary Shteyngart : J'ai passé un certain moment en ex-Union Soviétique à faire des recherches qui consistaient principalement à m'asseoir dans des cafés et des pubs, et à rencontrer différents types de mécréants. Quelque part, ce roman est aussi journalistique qu'il est fictionnel. Je retourne à peu près tous les ans en Russie, vers ma ville natale Saint-Pétersbourg : ce n'est pas forcément toujours une expérience réjouissante, mais elle est importante pour mon travail d'écriture et pour mon mental.
Absurdistan est clairement un moyen de critiquer la globalisation. Mais ne riez-vous pas finalement du comportement humain en général, de son avidité, son égoïsme, et son absurdité ?
Je crois que nous vivons une période où l'avidité a surpassé toutes les autres valeurs. Je pense que cette avidité vient d'une angoisse profonde, une sorte de peur de voir le monde devenir incontrôlable. Chacun de nous se sent le devoir de ramasser le plus possible, pour soi, pour nos familles, avant que le monde s'écroule. Ceci étant, certaines personnes sont juste des trous du cul avides depuis leur premier jour…
Pour les lecteurs français, votre roman évoque un autre fameux conte philosophique, le Candide de Voltaire. Etait-ce une inspiration consciente pour vous ?
Je pensais plus à Gargantua qu'à Candide en écrivant ce livre, mais bien sûr, il s'agit d'un autre grand conte à propos d'un garçon "simple" qui découvre comment marche le monde. J'adore la littérature picaresque. Je crois par ailleurs qu'il est foncièrement inadmissible pour un écrivain de rester dans son voisinage immédiat, assis dans un café avec son ordinateur portable et de ne pas parcourir le monde, histoire de voir dans quel type d'endroit nous vivons.
Micha, le héros du roman, se permet de se moquer des Juifs, des Musulmans, des américains entre autres. Il se réclame du multiculturalisme, mais il est avant tout très égoïste. Reflète-t-il selon vous notre époque et les valeurs du monde contemporain ?
Oui. Chez Micha, le culturalisme et l'égoïsme ont fusionné a un tel degré qu'il devient difficile de dire où commence l'un et où finit l'autre. Micha adore parler de la façon dont nous pourrions tous cohabiter, mais en vérité il veut juste que le monde cohabite avec lui. Mais il n'est d'ailleurs paradoxalement pas en reste quand il s'agit d'utiliser ses propres racines et son passé pour mener à bien ses projets (comme le montre son projet de création d'un musée de l'holocauste).
Pensez-vous que le monde est devenu si complexe qu'il devient difficile d'y agir individuellement de manière efficace et positive ?
Je crois que nous ne pouvons changer le monde que de manière très limitée individuellement, mais la situation n'est pas totalement sans espoir. Encore une fois, comme le fait remarquer Voltaire dans Candide, ça aide de cultiver son propre jardin.
Finalement, ne vivons-nous pas tous en Absurdistan?
C'est ce que semblent penser de nombreux critiques qui ont lu mon livre aux Etats-Unis. On a également dit que l'Amérique est l'Absurdistan. (tout comme la France certainement, bien que je ne connaisse pas assez le sujet pour réellement porter un jugement). Ce qui est intéressant, c'est qu'au moment où j'ai commencé à écrire ce livre, j'avais encore l'espoir que la Russie prenne un peu exemple sur les Etats-Unis. Mais au final, je crois que les Etats-Unis – avec l'assaut contre la constitution de l'ère Bush, la corruption et le pouvoir donné aux élites du pétrole – ressemblent chaque jour un peu plus à la Russie. Imaginez !
Propos recueillis par Maxence Grugier
Sur Flu - Lire la chronique d'Absurdistan
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