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Le mystère : comment ça marche ?

Les lois de l'univers de J.J. Abrams


Le mystère : comment ça marche ?


Petite analyse d'un système à l'occasion de la sortie de Cloverfield

Un auteur capable de renouveler n’importe quel concept, qui crée un buzz sur chacun des projets où il s’investit, entouré d’une équipe de fidèles, n’en dites pas plus, J.J. Abrams. Mais comment ça marche, quelle est la clé de ce succès ? Petite analyse de l’univers d’un auteur qui sait si bien nous mener en bateau.


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La sortie de Cloverfield, précédée à renfort d’annonces énigmatiques sur le net, dessine un peu mieux le portrait de son producteur star, J.J. Abrams, qui mieux que personne aujourd’hui à Hollywood sait créer une attente. Ce quasi suspens entourant ses projets, qu’ils soient télévisuels ou de cinéma, tient d’un étonnant mélange entre des recettes archaïques et leur réactualisation. Le fil conducteur entre Alias, Lost, Mission: Impossible 3, Six Degrees et Cloverfield repose en effet, quelque soit le degré d’implication d’Abrams, sur un savant savoir faire dans la récupération de concepts, déjà usés ailleurs, mais auxquels il donne, avec son équipe, une allure inédite. Il y a ainsi chez Abrams une science exacte du suspens, de l’information et sa diffusion, lui permettant d’entretenir une attente perpétuelle sur des canevas balisés. Ce rapport, qui n’est qu’une forme lucide et habile de dramatisation et de spéculation a priori connue, prend chez lui une ampleur singulière et systématique. Abrams et son équipe savent utiliser à la perfection cette logique de la jouissance et de la rétention en construisant, des films aux séries, un univers soumis à des codes précis et constants permettant d’entretenir le mystère.

Toute l’œuvre d’Abrams joue avec une certaine efficacité d’un patrimoine culturel, cinématographique ou télévisuel, pour donner l’illusion du nouveau. Cet effet, plus qu’un habile tour de passe-passe marketing, vient en vérité du background qu’utilise Abrams, de la somme de références qu’il injecte dans chacun de ses projets. Mais nulle citation, et c’est sa force, Abrams reprend des mécanismes, des patrons, sortes de codes ou d’emprunts à divers univers qui ne dévoileront jamais leurs sources. Ainsi d’Alias qui, avec son allure de tragédie antique, réactualise le soap tout en le connectant aux plus grands récits paranoïaques des seventies, au cinéma d’espionnage, de conspiration, enveloppé d’une dimension fantastique toujours plus fuyante. Avec son délire kabbalistique en contrepoint aux misères familiales et affectives de Sidney Bristow, Alias réussit à être à la fois une quête identitaire dans un monde réseau et une série d’anticipation nébuleuse pas très éloignée d’X-Files. Les couches successives alors entremêlées, Alias ne pouvait devenir qu’un puissant drame au féminin où le cœur est sans cesse pris dans une toile où la raison s’effrite face à l’ampleur invraisemblable des évènements environnants. Cette conjugaison du familier (le soap, la saga familiale) et de l’irréel fondé sur la superstition (donc potentiellement réel) donne alors une ampleur énigmatique à la série.

Une logique du désir

Idem, Lost n’est qu’un vaste champ théorique où se réunissent des puissances connues, familières et étranges. La force de la série et pourquoi elle a su créer un tel engouement tient au même potentiel déjà contenu dans Alias, mais cette fois en plus radical : une plus grande périphérie floue où sont maintenues les informations clés. C’est l’une des forces d’Abrams, créer des récits palimpsestes, à multiples couches, où la vérité est constamment fuyante et indéfinie. Ainsi Lost peut être apprécié comme un pur théâtre herméneutique où l’histoire serait le substitut d’une grille psycho-sociologique des relations humaines, jusqu’à atteindre une dimension politique, et à la fois comme une réactualisation du mythe du triangle des Bermudes, avec le lot de superstition et de paranoïa qu’il implique. De sorte que sur de tels allers-retours, du tangible (où s’ajoute un lot d’intrigues sentimentales), au mystère qui s’épaissit à chaque fois plus quand on croit l’avoir percé, se crée une parfaite mécanique permettant au scénario de laisser dans le vague l’information tant attendue. Logique de série donc, mais plus que ça, une logique du désir qui entretient sa libido en relançant l’excitation par de nouvelles couches de flou où l’auteur garde judicieusement ses billes pour continuer à faire rêver son public.

L'émergence de l'impossible dans le quotidien

L’œuvre d’Abrams reprend aussi une idée de la trace et de l’enquête : séries ou films, tout repose sur une itération d’indices et de liens invitant à la supposition. Quelque soit le concept, on émiette des éléments promis à servir de pièces pour un tissu de connexions. Il y a là une obsession des choses disjointes depuis un centre idéalisé, une concomitance du quotidien, des histoires banales à taille humaine, et de la démesure, du monde, que les êtres traversent dans des états composites ou fragmentaires. Ce centre, qu’il soit le couple ou la famille, est ainsi régulièrement mis en danger par des forces extérieures aux dimensions parfois indistinctes et renouvelables. Ces puissances, qui prennent souvent la forme d’une superstition, du surnaturel, de grands mythes, une mystique de bazar de teenager nourri à la télévision, au cinéma, au comics ou la littérature populaire, créent une tension étrange et répétitive entre différents rapports au monde et à la fiction. Si Abrams sait ainsi entretenir un nuage de fumée autour des œuvres où il s’implique, c’est par cette familiarité instable entre plusieurs éléments, à l’image de Cloverfield (Matt Reeves, co-créateur de Felicity avec Abrams) utilisant la vidéo caméra au poing pour filmer comment sauver sa copine de New York attaquée par Godzilla. Cloverfield, c’est la synthèse entre le film catastrophe, une réactualisation du 11-Septembre en forme de simulateur, une banale histoire d’amour, et surtout l’émergence de l’impossible dans le quotidien.

Abrams : un produit de synthèse

Telle est la promesse de la formule d’Abrams, une hétérogénéité fictionnelle traversée par des personnages réalistes qui doivent se mesurer aux conditions de ce monde en feuilleté. Une logique du métissage donc, prendre ce qui marche ici ou là, même les génériques les plus célèbres (fantastique, espionnage, soap, chronique amoureuse ou existentielle), pour réaliser des mélanges et voir ce que ça produit, sans savoir toujours où ça va mener. Lost incarnant probablement l’expérience aux résultats les moins prévisibles et donc les plus propices à entretenir cette logique de l’attente perpétuelle et du mystère.
Abrams, alchimiste de la fiction, n’est au fond qu’un produit de synthèse de la télévision et de notre époque. Il maîtrise parfaitement les codes de la première (préserver son audience), et connaît la nécessité d’insuffler à la seconde une dose d’irrationnel (pour justement maîtriser l’audience par l’information). C’est un auteur à l’image de son œuvre, il n’est pas un, mais plusieurs, car ce sont aussi ses scénaristes qui ont fait son succès, il n’est que le rouage principal d’un plus vaste mécanisme. Son projet actuel, Star Trek XI, le prouve une nouvelle fois tout en promettant une réactualisation de la série. Ce qui est décidément un de ses plus grands talents, faire naître de l’inédit et de l’intérêt dans ce qu’on croyait prévisible. Un certain art de la divergence.

Jérôme Dittmar
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