De Feydeau. Au Théâtre de la Colline jusqu'au 24 février
Alain Françon délaisse un temps Bond, Vinaver, le récit du grand vacarme du monde, pour revenir à Feydeau. Il met au service de son "Hôtel du Libre échange" une technique fine et une mécanique comique implacable. Dans l'hôtel glauque du 220, rue de Provence, havre des "gens mariés mais pas ensemble", quinze acteurs de haut vol emmenés par Clovis Cornillac se courent après, se cachent, se quittent, se retrouvent dans un mouvement subtil et quasi-chorégraphique. Un hymne à l'adultère raté de haute tenue. Tor-dant !
On a coutume de dire que le Théâtre de la Colline est la scène de l'austérité. Il est vrai que les auteurs qui y font entendre leur voix n'ont pas forcément une approche riante du monde qui nous entoure, et que le metteur en scène Alain Françon, aux rênes des lieux depuis maintenant dix ans y a célébré, plus souvent qu'à son tour, Edward Bond - son auteur de prédilection- mais aussi Michel Vinaver, Eugène Durif ou Marius von Mayenburg.
On est donc surpris de le voir monter Feydeau, ce n'est pourtant pas une nouveauté : il s'était déjà attelé, en 1990, à "La dame de chez Maxim's" et, en 1992 à "Saute, marquis". Ce spectacle marque donc des retrouvailles avec l'auteur du vaudeville par excellence. Et quelles retrouvailles !
Deux couples, un bègue, une domestique pas farouche
L'Hôtel du Libre Echange est écrit en 1894, dans la foulée d'Un fil à la patte. Thème central de l'oeuvre, les désastres ordinaires de la vie conjugale et un regard sans concession de l'auteur sur les petits bourgeois d'alors et l'institution sacrée du mariage.
Au coeur de la pièce donc, deux couples, voisins et amis.
A ma gauche, les Pinglet : vingt ans de noce au compteur et presque autant de franche lassitude. L'entrepreneur Benoît Pinglet (Clovis Cornillac), allure fragile, est totalement écrasé par Angélique (incroyable Anne Benoît), épouse acâriatre qui n'a rien d'angélique. Silhouette massive, voix grave, la mégère castratrice n'est pas le moins du monde apprivoisée.
A ma droite, les Paillardin. Ils ne sont mariés que depuis cinq ans, mais la passion n'a pas duré. Monsieur délaisse madame. Frustrée, dépitée, elle se laisse convaincre par son voisin de céder à l'adultère pour faire la leçon au cruel indifférent. Autour de ce quatuor savoureux, une relation de province bègue lestée de ses quatre filles, blondes nunuches tout juste sorties du couvent. Mais aussi un neveu puceau et une domestique pas farouche... Tout ce petit monde, ou presque, se retrouve au 220, rue de Provence, dans un "hôtel des gens mariés mais pas ensemble" qui garantit aux couples adultérins "Sécurité et discrétion".
En fait de nid réservé à la roucoulade d'amoureux éperdus, un bouge glauque, tenu par un réceptionniste menteur et aigri de tant d'années passées au service de l'immoralité.
Plutôt qu'un vaudeville classique, cette pièce-là décrit une adultère manquée, une libido lamentablement entravée par un chassé-croisé aux rebondissements totalement rocambolesques et improbables: une trop forte absorption d'alcool mal digérée et les reflux qui s'ensuivent, de faux esprits hantant les lieux, une cheminée fuyante...
Précision diabolique
Mettre en scène ce petit bijou d'écriture requiert à la fois le doigté d'une dentellière, une précision diabolique dans la mise en scène et un sens du mouvement implacable. Alain Françon possède ici les trois, qui dirige de main de maître ses quinze acteurs d'exception: mention spéciale à la star du jour, enfin de retour au théâtre. Clovis Cornillac délaisse un temps les durs de cinoche pour une palette subtile: il faut l'entendre dire "Marceelle" de sa voix fluette, le voir lever les yeux au ciel, se cacher dans une cheminée ou masquer son angoisse tant bien que mal. Aucun de ses partenaires ne démérite : celle qui incarne son étonnante épouse, Anne Benoît, ou encore Jean-Yves Châtelais en hôtelier sardonique.
"Le mouvement est la condition essentielle du théâtre et par suite le principal don du dramaturge" écrivait l'auteur en 1901, dans "Une leçon de vaudeville". Il est particulièrement capital dans les comédies. Et Alain Françon orchestre précisément les déplacements de ses personnages avec une grande virtuosité, un sens quasi-chorégraphique: les corps des acteurs semblent parfois mus par des fils invisibles, virevoltants, aériens presque. Les scènes se succèdent sur des notes jazzy (belle musique originale signée Glenn Ferris) dans un décor un peu délavé, souvent éclairé à la bougie.
Ce spectacle-là, belle célébration de l'absurde est une machine complexe, lancée à un rythme fou, mais toujours parfaitement maîtrisé et tenu. Ce n'était pas gagné, on se gondole de la première à la dernière minute. D'un rire franc, frais, intelligent. Assez rare pour être encouragé: courez-y!
L'Hôtel du Libre-Echange de Feydeau
Au Théâtre national de la Colline, jusqu'au 24 février.
Mis en scène par Alain Françon. Avec Anne Benoît, Eric Berger, Pierre Berriau, Jean-Yves Chatelais, Clovis Cornillac, Irina Dalle, Philippe Duquesne, Alexandra Flandrin, Pierre-Félix Gravière, Maud Le Grévellec, Guillaume Lévêque, Agathe L'Huillier, Pearl Manifold, Gilles Privat, Julie Timmerman, Lionel Tua.

Photos : ArtcomArt / Pascal Victor. Courtesy Théâtre de la Colline
Sur le web :
- Site du théâtre de la Colline
- L'espace www-colline-fr sur Dailymotion
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