Dans Jukebox, Cat Power balaye le champ de ses influences musicales avec un naturel et une grâce qui emportent comme d'habitude toutes les hésitations. Où l'on comprend pourquoi on aimera Chan Marshall jusqu'à son dernier souffle.
Chan Marshall ne nous en voudra pas mais nous étions un peu en froid avec elle depuis quelques temps.
Des premiers pas de sa discographie fiévreuse on avait apprécié son talent effronté, sa guitare "sèche" en plus de sa voix de teigne fragile - What would the community think, You are free. Quelques albums plus tard, notre romance hésitait sur la marche à suivre : fallait-il se jeter dans la dévotion éternelle (You are free) ou en finir avec une aventure qui n'avait que trop duré. (Moonpix, la barbe....)
C'est que chemin faisant, on partageait notre maitresse favorite avec de plus en plus d'amateurs de country et il y avait là comme un malentendu.
The Greatest nous rassurait autant qu'il nous inquiétait : régulièrement trop orfèvre et mièvre, l'album nous griffait comme il griffait sa texture soul au moment où on s'y attendait le moins.
Jukebox devait être l'album de l'explication, une discussion franche au terme de laquelle la rupture tranquille pouvait s'envisager.
En guise de mise au point, Cat Power nous adresse un album de reprises. Et c'est en 13 morceaux pratiquement tous écrits par d'autres qu'elle nous fait pénétrer comme jamais dans son univers personnel.
Sans manières
L'art de la reprise auquel elle s'était déjà essayé dans Cover records est pourtant un des hobbies les plus hérissants du moment. Des anciens tubes new-wave repris en mode reggae aux versions mambo de Rage Against The Machine l'hommage teinté d'ironie est le maniérisme le mieux partagé des tacherons de la bande FM (allez donc sur Radio Nova une heure vous comprendrez...) Heureusement, Cat Power qui balaye ici le champ de ses influences musicales, ne souscrit guère aux canons ordinaires de l'exercice.
"New York New York" de Franck Sinatra est certes dépouillé de son emphase lyrique pour devenir une méconnaissable mélodie intimiste, mais Marshall n'essaie jamais de dénaturer ou de respecter, ni même de faire des clins d'oeil. A la vérité elle ne tente jamais de nous séduire.
Les morceaux la suivent depuis si longtemps qu'elle n'éprouve nul besoin de les singer ou de les trahir ; Cat power réinvente l'air de rien chacun des standards sans jamais tomber dans le procédé. Ni s'abandonner à la fausse modestie : le "Ramblin' Man" de Hank Williams gagne en profondeur mélancolique pour devenir un parfaitement maitrisé et rebaptisé "Ramblin' (Wo)man".
Soufflé à l'oreille
La mélodie semble toujours venir comme elle vient, portée par une voix qui fera fi de toutes les réticences, telle une invitation coquine soufflée à l'oreille et qui aurait toujours raison de toutes nos hésitations.
A dire le vrai, il suffit généralement que Chan Marshall ouvre la bouche : même pour livrer une reprise un peu raide du plus groovy et chaleureux (et méconnu) "Aretha sing one for me" de Georges Jackson. Même pour transformer le "Breathless" de Nick Cave, morceau bien troussé et au rythme fédérateur, en sommet de la mélancolie piétonne.
Même et surtout quand elle dépouille son propre "Metal heart" des maigres oripeaux qui l'habillaient jusque là ("Metal heart you're not hiding, metal heart your'e worth a thing").
Plus que jamais quand elle renonce à reprendre Bob Dylan, influence impossible à digérer à laquelle elle dédie un impeccable "Song to Bobby".
Bien sûr on mentirait en disant que chaque cover est ingénieux ou saisissant. Sauf que ça ne nous dérange pas du tout de mentir pour Chan Marshall, l'envie d'être conquis étant pour part non négligeable dans l'attraction qu'elle exerce sur ses fans. On pourrait même mentir comme l'Américaine chante.
Et Chan Marshall chante désormais comme elle respire. Sa voix vient de loin mais se pose naturellement sur n'importe quelle mélodie, Marshall est le degré zéro du calcul.
On comprend donc qu'on l'aimera toujours , simplement parce qu'on ne pourra jamais s'en passer. Peu importe que Cat Power ne ressemble définitivement plus aux fantasmes qu'on nourrissait pour elle (hargneuse comme PJ Harvey, envoûtante comme Liz Phair). On continuera de se leurrer jusqu'à son dernier souffle.

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