Comme le mélodrame, le film d’opéra est assez méconnu du public occidental. Films peu visibles, réalisateurs sans renommée chez nous, sans parler du fossé culturel, autant dire que c’est un pan entier qui reste caché et qui pourtant a eu son heure de gloire à Hong Kong.

Contrairement à l’Occident où il est quasi inexistant, le film d’opéra a joui d’une grande popularité à Hong Kong. Son âge d’or culmine dans les années 1950-1960, pour s’éteindre ensuite et ne réapparaître que sporadiquement comme influence ou figure, notamment dans le wu-xia. Un déclin dû aux changements de la société et ses nouvelles attentes, ainsi qu’à un trop grand respect des conventions propres au genre. Si ses origines remontent à l’opéra traditionnel qui a atteint son sommet durant les dynasties des Yuan et des Ming (XIIIème – XVIIème siècles), son âge d’or se situe au XXème siècle lorsque la civilisation chinoise rencontre les valeurs occidentales et que les techniques de diffusion se popularisent (radio, cinéma, disques). L’opéra quitte alors ses campagnes ou le cadre de son divertissement bourgeois destiné aux familles aisées pour pénétrer dans toute la société. Toutefois, si les médias démocratisent l’opéra et favorisent sa collusion avec le cinéma, en même temps ils détériorent son aspect plus folklorique. Comme le notent Emrik Gouneau et Léonard Amara dans leur Encyclopédie du cinéma de Hong Kong : « le film d’opéra participe au développent du cinéma à Hong Kong, Taiwan et en Chine, mais ensuite l’apparition de goûts nouveaux, de l’effet de mode et de nouveaux modes de vie a pour conséquence de couper l’opéra classique de l’environnement moderne, le faisant alors apparaître comme une sorte de curiosité nostalgique ».

L’opéra chinois se distingue par son mélange entre poésie, ballades et chansons. Il peut être à la fois martial, solennel et humoristique, tout en privilégiant l’action, le mouvement, comme l’immobilisme. Ses thèmes et ses univers sont variés, aussi bien surnaturels, sociaux, familiaux que politiques, avec une certaine prédilection pour les histoires de palais, de complot à la cour, comme on pouvait le voir encore récemment chez Zhang Yimou dans La Cité Interdite (2006), survivant du genre à sa manière. En tant que colonie ouverte vers l’Occident et sa culture, Hong Kong a produit de nombreux films d’opéra. Son succès dans les 1950-1960 est justifié en partie par ses tendances nationalistes causées par les conflits récents qu’a connus la région. Si les films réalisés sur le continent sont de factures plus classique et soignée, ceux de Hong Kong sont plus libres. Ils sont souvent plus opportunistes dans leur contenu, mais perpétuent malgré tout un certain folklore musical et un imaginaire visuel qui ne lésine pas sur les effets spéciaux souvent inspirés des productions hollywoodiennes. On notera ainsi l’influence des adaptations des contes des Mille et une nuits, dont Hong Kong s’est beaucoup inspiré : Le Voleur de Bagdad (1940) devenu Prince of Thieves (1958) de Ma Shizeng.

Parmi les meilleurs et plus populaires séries de l’époque (selon Emrik Gouneau et Léonard Amara), on retiendra les Headless Queen dont The Flying Head Princess 1 & 2 (1960) semble constituer un sommet du genre de l’opéra surnaturel. Les récits reposent en général sur une lutte manichéenne entre princesses de différents palais (Est Vs Ouest), avec renfort de personnages doués de pouvoirs magiques ou d’une tête volante. On s’affronte pour la succession dynastique et tout n’est que complot tordu et malveillant promis à se conclure du côté du bien et de la morale. La figure de la tête coupée, plutôt décapitée, vient de la tradition punitive chinoise ancrée depuis longtemps dans les mentalités. Trancher la tête signifie retirer l’esprit de la personne afin qu’elle ne puisse pas ressusciter. On rencontre également dans la série des Flying Head Princess un motif central qui lui aussi est influencé par une triste tradition chinoise, l’infanticide. Idem, le cannibalisme est un des thèmes courants du film d’opéra et de la culture chinoise (on le retrouve dans d’autres films, notamment le fameux The Untold Story d’Herman Yau, un film culte de la Catégorie 3 avec Anthony Wong). Sur ce thème, on peut retenir entre autres Giving a Son Away in Order to Serve Mother-in-Law (1958), où lors d’une famine une villageoise tue son fils pour nourrir sa belle-mère. On notera enfin que, malgré le déclin du genre, on l’a vu parfois renaître sporadiquement, comme Princess Chang Ping de John Woo (1975).

Jérôme Dittmar




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