Le polar est Le genre des années 1980 et 1990 à Hong Kong. On y rencontre parmi les plus grandes signatures encore aujourd’hui en activité et sans doute ceux qui auront le plus marqué l’histoire de l’ex-colonie britannique.

Pour le cinéma hongkongais, le polar c’est un peu le néoréalisme du cinéma italien ou la rupture des seventies du cinéma américain. Autrement dit, la photographie d’une époque, de ses angoisses sociales et économiques, de ses enjeux politiques et culturels, des films à la fois plus lucides et réalistes qui toutefois n’ont jamais refusé les codes ou figures propres au genre, jusqu’à s’inspirer du passé, des films de studios, pour les réinterpréter au présent. De manière intuitive, des cinéastes ont alors révélé à la population un contexte, tout en continuant à produire industriellement, et souvent par opportunisme, un cinéma de pur divertissement.

Le polar n’est évidemment pas né à Hong Kong avec les années 1980. Son histoire commence dès les années 1960, où l’on croise ses deux précurseurs : Lung Kong et Chu Yuan, à qui l’on doit aussi parmi les plus beaux wu-xia pian des seventies. Chu Yuan signe alors avec sa série Black Rose, l’histoire d’une justicière masquée, quelques beaux films où l’on retrouve des éléments constitutifs du genre malgré un univers plutôt fantasmagorique. Lung Kong s’affirme par contre davantage comme un auteur de polar. Avec quelques films comme Teddy Girls (1969) ou Window (1968), il laisse des traces qui influenceront en partie les films des années 1980 et surtout les cinéastes passés par la télévision dans les années 1970.

Avec la récession économique des années 1970, Hong Kong entre dans une ère de cynisme et d’autocélébration de l’identité locale. Lorsque des affaires de corruption touchent la police et font la une des médias, les mentalités commencent à changer. La télévision, où la liberté d’expression est plus grande qu’au cinéma, devient alors un espace idéal pour des réalisateurs désireux de montrer autrement la réalité. Quelques séries comme ICAC (dont Ann Hui réalise certains épisodes) osent ainsi attaquer de front les questions de corruption. Ces séries au contenu plus subversif et adulé par le public influencent forcément le cinéma qui veut profiter de l’effet de mode. La Shaw Brothers, d’habitude politiquement correct, sort alors sa version d’Un Justicier dans la ville avec Big Brother Cheng (1975), un film vignette au look blaxploitation illustrant tous les crimes possibles et la manière de les résoudre par soi-même. D’une rare violence et démagogie, le film surfe sur l’autodéfense et la justice à l’américaine sans se priver.

Quelques films et autres réalisateurs commencent alors à se distinguer. Certains n’hésitant pas à s’inspirer du cinéma américain, notamment de Friedkin et son French Connection dont on retrouve des traces dans Jumping Ash (1976) de Leong Po-chih et Josephine Siao, une histoire de trafic de drogues écrite par un vrai flic. La mode lancée, Alex Cheung réalise ce que l’on considère comme un des meilleurs polars du début des années 1980 : Man on the Brink (1981), une histoire de braquage et de flic infiltré. Un an plus tard, Johnny Mak impressionne avec Lonely Fifteen, un film cru sur la jeunesse hongkongaise inspiré de Christiane f. (1981), le sordide film allemand sur une adolescente droguée et prostituée (dixit l’affiche). Déboule en 1981 un nouveau venu qui fera date, Kirk Wong. Son premier film, The Club, une chronique réaliste des bas-fonds et des triades en milieu nocturne fait sensation d’autant plus qu’il est inspiré d’un fait-divers. Rappelant parfois le Ninkyo Eiga (film de yakuza héroïque), il devance la future mode du hero movie qui démarre en 1984 avec Long Arm of the Law de Johnny Mak.

Par sa violence exacerbée, son histoire de braqueurs venus de Chine populaire tirée de faits réels, Long Arm of the Law fait écho aux préoccupations de la population vis-à-vis du futur rattachement de Hong Kong à la Chine dont l’accord vient d’être signé. Le monde de la pègre traité comme un récit chevaleresque avec ses figures sacrificielles et de rédemption, son sens de l’honneur et son éloge de la fraternité masculine, tout ça ouvre la voie au film pivot du genre et de l’époque, Le Syndicat du crime (1986) de John Woo. Cinéphile, influencé par l’Occident, de Jean-Pierre Melville à Jacques Demy en passant par Sam Peckinpah ou King Vidor, et surtout son maître spirituel, Chang Cheh, John Woo apporte la synthèse des genres et des esthétiques et réalise un film choc qui influencera durablement Hong Kong, et ailleurs. Par la suite, John Woo approfondit ses motifs et ses obsessions avec The Killer (1989), Une balle dans la tête (1990), inspiré de Voyage au bout de l’enfer, ou encore son film testamentaire, A toute épreuve (1992).

Peu après, Ringo Lam marque les esprits avec City on Fire (1987), un film de braquage dont Tarantino s’inspire pour Reservoir Dogs. Doté d’une approche réaliste et d’une mécanique impitoyable à la Friedkin, le film séduit aussi par sa géographie urbaine qui devient un espace inépuisable de fiction. Ringo Lam décide alors de faire de son film une série à sujet. Il embraye sur Prison on Fire (1987), un film explosif sur le milieu carcéral, puis enchaîne sur School on Fire (1988) où il décrit et dénonce avec violence la délinquance dans les établissements scolaires, et termine sur Prison on Fire 2 (1991) qui lui permet d’accentuer la pression du premier. Après quelques passades commerciales, Ringo Lam revient au polar noir et brut dans Full Alert (1997), considéré parfois comme son chef d’œuvre. En 1993, Kirk Wong qui a déjà réalisé Gunmen (1989) pour Tsui Hark, tourne le film le plus violent de Jackie Chan, Crime Story, autour de la corruption dans la police. Puis enchaîne sur ce qui fera une trilogie et parmi les meilleurs films du genre : OCTB (1994) et Rock ‘n Roll Cop (1994), avec le déviant Anthony Wong.

A cette époque, l’influence des triades sur l’économie du cinéma est puissante, poussant même certains acteurs ou cinéastes à prendre le large vers l’Amérique. Ainsi, plusieurs films n’hésitent pas à faire un portrait flatteur des criminels. Série étendard de cette vague : Young and Dangerous. Produite par Wong Jing (grand immoral) et réalisée par Andrew Lau, alors tout jeune, la série raconte l’ascension d’une bande de teenagers tombée dans la criminalité. Aucun discours, pas le moindre point de vue critique et dénuée de toute morale, la série fait un carton engendrant quelques clones. Puis arrive enfin au milieu des années 1990 un réalisateur jusqu’ici plutôt discret : Johnnie To. Egalement producteur par sa société, la Milkyway Image, il finance ou réalise parmi les meilleurs polars de l’époque : Beyond Hypothermia (1996), Too Many Ways to Be Number One (1997), The Longest Nite (1997), A Hero Never Dies (1998). Puis, en 1999 il réalise ses premiers chefs d’œuvre, Running Out of Time et The Mission. Le second est un choc esthétique unique, un film d’un formalisme éblouissant où To déploie une maestria visuelle tout en citant Leone, Kurosawa ou Kitano. Cinéaste brillant et conceptuel, producteur opportuniste mais génial, il va alors devenir le dernier maître du polar hongkongais (suivront Fulltime killer, PTU, Election, Exiled).

Sans To, les années 2000 n’auront qu’Andrew Lau et sa trilogie Infernal affairs (2002/2003) pour relever le niveau. On peut toutefois rappeler le retour de Tsui Hark à Hong Kong après son passage raté aux USA pour Time and tide (2001), où le cinéaste cherche manifestement à prouver qu’il est le maître. Les tentatives de Wilson Yip (auteur du très beau Bullet Over Summer, 1999) qui en s’associant avec Donnie Yen marche dans les pas de Tsui Hark avec SPL (2005) et Flash Point (2007), sans toutefois arriver à sa hauteur. Ou encore Triangle (2007), le cadavre exquis de Ringo Lam, Tsui Hark et Johnnie To.

Jérôme Dittmar




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